C’était le 1er septembre 1973, jour de rentrée à l’école spécialisée en français à Moscou (l’une des nombreuses écoles spécialisées en langue étrangère de l’époque). Après une vraie semaine de vacances et de découvertes à Leningrad, notre groupe de voyage linguistique entrait avec un peu d’appréhension dans le dur du sujet : immersion dans une école soviétique.

La température avait baissé brutalement en ce matin de septembre, renforçant par de légers grelottements notre appréhension à pénétrer ce milieu si étrange. Maman qui avait préparé ma valise n’avait pas vraiment conscience de la sévérité du climat continental.

Rassemblement donc de tous les élèves de 7 à 17 ans dans la cour de l’établissement avec discours du directeur en uniforme militaire invitant les élèves à une année studieuse. L’appréhension était partagée par les petits en uniformes, gris bleu pour les garçons et noirs et tabliers blancs pour les filles tenant leur bouquet destiné à leur enseignante. Ceux, d’entre eux, qui avaient déjà rejoint les rangs des Pionniers arboraient en plus le foulard rouge.

Nous étions alignés face à face observant perplexes ce cérémonial d’un autre âge.

Rentrée scolaire à Moscou

Au bout d’une heure environ, ponctuée de divers discours, les rangs furent rompus et on répartit les membres de notre groupe entre différentes classes. Je me souviens de ces petits qui essayaient de nous attirer par la main dans leur classe. Je me retrouvai dans une classe de petits, qui avaient commencé à étudier le français l’année précédente.

L’enseignante me demanda de lire à voix haute un texte : il s’agissait d’un texte incitant à l’attention. « Un élève distrait regardait une mouche bourdonner, contre le plafond, contre la fenêtre…puis la mouche se posait sur son cahier, le distrayant. Et quand la mouche s’envolait à nouveau, une faute d’orthographe se révélait à ses yeux sur sa page d’écriture….. »

Nous étions stupéfiés par le niveau des élèves. A 17 ans, ils étaient complètement bilingues. Leur école spécialisée dispensait très rapidement, dès la deuxième année, presque tous les cours en français, leur procurant rapidement une maîtrise complète de cette langue.

Ce tableau idyllique fut bien vite interrompu par la sonnerie de fin du cours. Les Français se retrouvèrent dans le couloir et les uns assis par terre, les autres sur une table qui se trouvait là, nous commentions et échangions nos premières impressions. Quand soudain retentirent les premiers mots de cette expression qui demeura le leitmotiv de ce séjour : « у нас нельзя » (ou nas nielzia) : Ici, c’est interdit…de s’asseoir par terre, sur une table, de parler fort, de rire dans le bus…..etc.), ces mots étant en général prononcés par une babouchka renfrognée.

Ouvrons une parenthèse : Qu’aurait-elle pensé cette enseignante revêche si elle avait accompagné notre groupe lors de la visite du tombeau de Lénine. Notre groupe d’élèves était escorté par deux professeures, notre professeure de russe bien sûr et une autre professeure, enseignant l’allemand. Pourquoi avait-elle décidé d’accompagner ce groupe en URSS, nous ne le sûmes jamais. Ce jour-là cette visite prévue au programme devait particulièrement l’ennuyer et elle décida d’accompagner notre procession autour du cercueil de verre enfermant la momie de Lénine par un petit sifflotement qui résonnait étrangement dans la pénombre du mausolée de marbre. Elle fut rappelée au silence rapidement par les soldats qui montaient la garde. Mais refermons la parenthèse et retournons à nos cours….

La visite du mausolée faisait partie des visites obligatoires alors se terminant par le passage devant les bustes des grands hommes à l'arrière du Mausolée.
La visite du mausolée faisait partie des visites obligatoires alors se terminant par le passage devant les bustes des grands hommes à l'arrière du Mausolée.
La visite du mausolée faisait partie des visites obligatoires alors se terminant par le passage devant les bustes des grands hommes à l'arrière du Mausolée.
La visite du mausolée faisait partie des visites obligatoires alors se terminant par le passage devant les bustes des grands hommes à l'arrière du Mausolée.

La visite du mausolée faisait partie des visites obligatoires alors se terminant par le passage devant les bustes des grands hommes à l'arrière du Mausolée.

L'un des bus que nous empruntions dans nos divers déplacements.....que l'on retrouva quelques années plus tard reconverti....

L'un des bus que nous empruntions dans nos divers déplacements.....que l'on retrouva quelques années plus tard reconverti....

Avant de rentrer en classe, certains d’entre nous décidèrent d’aller aux toilettes. Là, nous prîmes conscience de la dure réalité soviétique. Pas de portes aux toilettes, pas de papier, et une odeur nauséabonde qui vous prenait à la gorge dès l’entrée. Nous fîmes l’impasse et rentrâmes en cours.

7 ans plus tard, le problème récurrent des toilettes n'était toujours pas résolu. Pour preuve ce bus-toilettes installé devant notre hôtel à Kiev !

7 ans plus tard, le problème récurrent des toilettes n'était toujours pas résolu. Pour preuve ce bus-toilettes installé devant notre hôtel à Kiev !

Le lendemain, je choisis de suivre un cours chez des jeunes de notre âge, 16 ans environ. Leur professeur commença le cours par la distribution de la correction de leurs copies de la veille. Je me souviens qu’en tendant sa copie à l’un des élèves, elle l’apostropha d’un très élégant : « Prends ta copie, fils de chien ». L’élève en question avait omis d’accentuer la préposition « à » commettant ainsi une confusion avec le verbe avoir, erreur gravissime pour cette enseignante.

Nous essayâmes ensuite de participer au cours en répondant aux questions. Mais, jamais l’enseignante ne nous interrogea, car nous ne levions pas la main selon les normes soviétiques : le bras gauche parallèle au bureau, rejoignant au coude le bras droit levé vers le haut, sans que les bras ne décollent du bureau. « у нас нельзя… » Inutile de dire que cela coupa notre envie de participer au cours. Notre professeur qui nous récupérait à la fin des cours vers 12h00, nous expliqua que l’injure prononcée à l’encontre de l’élève était la traduction mot à mot d’une injure russe, qui était extrêmement violente, et que jamais elle n’aurait dû être prononcée en classe…..

Le lendemain je décidai de suivre un cours de « matérialisme historique », dispensé en russe. Quelle ne fût ma surprise de voir un enseignant en uniforme entrer dans la salle de cours et refermer la porte à clé avant de rejoindre son bureau. Un élève de terminale interrogé à l’issue du cours nous expliqua que c’était pour éviter que les élèves s’échappent du cours. Plaisanterie ou réalité, on ne le sut jamais.

Deux jeunes russes de l'école au milieu de notre groupe. L'un d'entre eux, celui de gauche, nous invita chez lui pour rencontrer sa famille. Encore d'autres découvertes !

Deux jeunes russes de l'école au milieu de notre groupe. L'un d'entre eux, celui de gauche, nous invita chez lui pour rencontrer sa famille. Encore d'autres découvertes !

Cette incursion dans une école spécialisée en langues me convainquit que l’apprentissage des langues passait avant tout par une immersion complète dès le plus jeune âge. A 16 ans, ces jeunes parlaient parfaitement le français, même s’ils étaient maltraités par certains de leurs enseignants. A peu près au même âge, notre niveau de langues était en général très faible.

Retour à l'accueil