Nuit blanche, nuit noire...

Je suppose que ce sont les exercices hebdomadaires de l'Atelier d'écriture, qui déclenchent en moi ce besoin d'écriture. Et comme il est plus facile d'écrire avec le prisme du souvenir, une fois de plus je me penche sur le passé. Souvenirs, souvenirs....

Nuit noire, nuit blanche. Depuis trois heures, je regarde les aiguilles du réveil avancer inexorablement. Je me tourne et me retourne dans le lit, les yeux rougis par le manque de sommeil. Soudain le ronronnement de la chaudière ébranle le silence de la maison. Il est six heures. Je me lève.

Au pied de la chaise où j’ai plié hier soir mes vêtements, se trouve mon cartable. Je l’ouvre. Ma convocation, ma carte d’identité, ma trousse, tout est là. Je vérifie : un crayon, une gomme, un stylo, une règle.

J’avais raison. J’en ai rêvé toute la nuit, cauchemardé plutôt. La mine de mon crayon va se casser et je vais laisser filer la phrase… Vite j’ouvre un tiroir du bureau : un étui à crayons HB, ceux dont la mine glisse sans accroc sur le papier. Je tire un crayon de l’étui, puis un autre, les rajoute dans la trousse. On ne sait jamais.

Moi, je sais. Je sais, que ce matin je vais commencer mes examens de fin d’études par cette épreuve stupide, qui me tourmente depuis des mois. Onze mots perdus, juste une petite phrase, c’est peu, c’est assez pour réduire à néant les efforts de deux années d’étude.

Epreuve éliminatoire, nous a-t-on expliqué en début d’année. ELIMINATOIRE : ce mot a hanté mes nuits et mes jours. Six mois à souffrir, à cauchemarder, à avoir la gorge nouée, la boule au ventre, à regarder impuissante ma main blanchir à chaque exercice, se contracter, se tétaniser autour de ce crayon, cette main qui refuse d’obéir, ce cerveau qui entend les mots qui s’envolent sans pouvoir les enregistrer, dévoré et rongé par cette peur.

Pourtant notre professeur avait planifié l’apprentissage de cette matière sur dix-huit mois. Douze mois pour acquérir la méthode et la vitesse demandée à l’examen et six mois de plus pour acquérir les 10 % de vitesse supplémentaire qui nous donneraient l’aisance et l’assurance lors de l’examen. La première année tout s’était déroulé selon le protocole d’apprentissage de Mme S. A la fin de l'année, les 80 mots/minute étaient maîtrisés.

Puis en début d’année, tout avait dérapé. Ma main se figeait, la mine du crayon se cassait sous la pression désespérée que j’exerçais pour écrire, et de rage le crayon volait contre le mur ou le plafond quand enfin la fin de l’exercice libérait la tension.

Dès le premier incident, Mme S. m’avait prise à part lors d’un intercours. Elle m’avait conté son histoire et comment elle aussi avait rencontré des difficultés lors de l’épreuve technique pour devenir professeur. Il me fallait tout de suite arrêter tous les excitants : thé, café et surtout le jour de l’examen, si la panique arrivait, poser simplement mon crayon pour ne pas gêner mes compagnes d’examen. Il serait temps de pleurer dans le couloir….

Au lycée, huit heures avaient sonné. Mme T., notre professeure principale nous avait passé les dernières consignes avant que nous n’entrions dans la salle d’examen, jetant un œil inquiet à mes yeux rougis.

A l’entrée dans la salle d’examen, notre proviseur nous salua brièvement et nous expliqua qu’il y avait eu un problème de dernière minute. L’enseignante devant dicter le texte d’examen avait déclaré forfait la veille. Notre proviseur avait donc demandé à notre professeur d’anglais de nous dicter le texte d’examen à la vitesse réglementé de 80 mots/minute. M. B. s’était exercé pendant une demi-heure à cet exercice de dictée sous le chronomètre de Mme S.

M. B. s’avança sur l’estrade. Notre proviseur après avoir décacheté l’enveloppe officielle sortit le texte de l’épreuve et le lui tendit. Elle sortit de la salle.

C’est là que mon ange gardien intervint. A la vue de la figure blême de M. B., dont la pâleur trahissait l’angoisse de trébucher dans sa dictée, ma peur s’envola. Voir qu’un adulte pouvait lui aussi être pétrifié me rassura. Bizarrement la tension qui raidissait mon bras depuis mon entrée dans la salle d’examen se relâcha. Les cinq minutes de dictée s’écoulèrent sans incident. Il me restait un quart d’heure pour retranscrire le texte à partir des signes de la méthode Prévost Delaunay sur la feuille d’examen. Je me réjouissais déjà du café que j’allais prendre dès la fin de la matinée.

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