Le bleu des rêves de Monory

Le bleu des rêves, celui qui permet de filtrer la cruauté du monde, envoûte l'exposition majeure dédiée au peintre Jacques Monory aux Capucins. "Le bleu correspond aussi à ce que j'ai toujours pensé, à savoir que le monde est cruel et que j'ai envie de le représenter comme tel. Je n'ai jamais vu la vie en rose. Quand je peins bleu, j'ai du plaisir, c'est du bleu, ça m'éloigne de ce que je fais. C'est comme si je me mettais dans un voile bleu. Il se passe un massacre derrière la vitre bleue, et moi, je suis protégé des balles. Le bleu n'est pas pour moi la couleur de la peur. C'est la couleur des rêves".

Le fameux bleu du peintre, l'un des principaux représentants du mouvement de la Figuration narrative --tendance européenne du Pop art-- se retrouve dans la plupart des oeuvres présentées jusqu'au 17 mai à Landerneau.

Jacques Monory représente le monde, sa vie, ses rencontres et ses voyages tels qu'il les voit, avec toute leur cruauté, mais toujours protégé derrière un filtre de couleur bleu.
"Ce n'est pas un bleu mystique c'est un bleu qui représente la couleur du rêve, la nuit américaine, car c'est une oeuvre qui se réfère au cinéma, et un bleu qu'il estime être un écran pare-balles", explique la commissaire artistique Pascale Le Thorel.
Au total, plus de 150 tableaux, photographies, films et gravures sont présentés au Fonds Hélène & Edouard Leclerc.

L'exposition permet la découverte de tableaux, dont certains de très grand format, prêtés par des collections privées et publiques (Centre Pompidou, Musée d'art moderne de la ville de Paris, Fonds national contemporain...).
Elle présente également la filmographie de l'artiste --Ex et Brighton Belle--, ainsi que ses photographies et des travaux souvent inédits comme des collages.
Créateur d'atmosphères, Monory utilise la photographie pour rendre ensuite en peinture "le climat, l'impression, la sensation" de la scène et entraîner le spectateur dans son univers, explique Pascale Le Thorel.

En ouverture de l'exposition, présentée sur plus de 1.000 m2, des oeuvres des premières années, lorsque commence à naître le répertoire de l'artiste: les femmes, les animaux, les voitures, les revolvers, la mort qui rôde...
Parmi ces oeuvres, celle utilisée pour l'affiche de l'exposition, un autoportrait en bleu datant de 1967 et intitulé "For all that we see or seem, is a dream within a dream" (Car tout ce que nous voyons ou sentons est un rêve à l'intérieur d'un rêve), titre tiré d'une nouvelle d'Edgar Poe.
Le tableau formalise une rupture amoureuse, une fêlure dans la vie de l'artiste. L'homme et la femme sont isolés et séparés formellement par une ligne blanche, une fissure qui traverse la peinture, symbolisant la séparation de Monory d'avec sa femme.

Huit tableaux, étapes essentielles des 28 Meurtres peints en 1968, sont réunis pour l'occasion. Cette série, pour laquelle Monory utilise pour la première fois des miroirs dans lesquels il tire à balle réelle, est fondamentale dans son oeuvre.

Du cinéma, Monory reprend l'écriture, la construction. "Les meurtres", les "opéras glacés" sont faits de retours en arrière et de chronologies brisées comme Mr Arkadin ou Citizen Kane d'Orson Welles dont il dit : "j'ai été beaucoup plus troublé profondément par Citizen Kane que par Véronèse. Il m'a appris beaucoup plus.

Du cinéma, Monory cannibalise les images. Il glace en bleu des scènes de Gun Crazy de Joseph H. Lewis qu'il considère "comme le plus beau film du monde" dans "Roman-photo n°11", en utilise directement l'affiche, collée derrière un plexiglas. Le cinéma est partout dans les tableaux de Jacques Monory : les scènes souvent tirées de photographies d'écrans de cinéma ou de télévision ; les formats en Cinémascope, le montage des images selon des "scénarios thrillérés" : les filtres colorés qui recouvrent ses toiles comme une nuit américaine. Pour lui, le cinéma remonte à l'enfance, passée non loin du boulevard Barbès. Jacques Monory aime le cinéma noir, les polars hollywoodiens des années 1940, les séries B d'après-guerre et les films de la Nouvelle Vague qui revisitent le film noir américain.

"Les inspirations" rassemblent des œuvres des années 1960-1970 qui traitent des sujets intimes, d'histoires personnelles ou artistiques. Jacques Monory peint ses proches, ses amis, son fils Antoine, son chien, le tigre du Jardin des Plantes qu'il affectionne, dialogue avec ses peintres de prédilection : Hopper, Dürer, Manet... et une passion : l'Amérique.

La série des "Opéras glacés" (1974 - 1975) réunit treize grands tableaux très bleus et deux fois roses, baroques. Sur fond d'Opéra Garnier se détachent des scènes tragiques. "Il n'y a pas de limites à l'Opéra, pas de limites au pathos et à la musique, pas de limites à la mort toujours recommencée. Beineix s'inspirera de cette série pour la réalisation de son premier film "Diva". La boucle est bouclée, Jacques Monory s'inspire du cinéma noir et le cinéma via J.J. Beineix s'en inspire pour faire un film bleu.

Jacques Monory a grandi dans une famille hyperpolitisée (de son père anarchiste révolutionnaire à son oncle communiste d'obédience stalinienne). Tout en restant profondément attaché à un esprit "de gauche", il refuse tout encartement et cultive une "aversion pour le social", affirmant son "pessimisme-scepticisme-nihilisme-individualisme-anarchisme-désespoir". Sa peinture n'est donc pas politique, jamais réaliste-socialiste, mais est parfois critique et porte sur la condition humaine -la sienne et celle des autres.

Jacques Monory confie enfin des indications sur son bestiaire : "Les tigres, c'est une force douce pour la fourrure, le mouvement, comme d'énormes chats, très voluptueux, sensuels, et c'est la mort. Il vaut mieux ne pas entrer dans leur cage. Les singes sont des doubles du peintre : "le peintre, c'est toujours un singe. il y a des peintures romaines où l'on voit un singe qui peint. Picasso a fait un singe qui peint. Chardin a fait un singe qui peint. Monory a fait un singe qui peint. Celui qui ne peint pas, il est dans la peinture".

La visite guidée par une des médiatrices du fonds, organisée à l'initiative de l'UTL, a ravi tous les participants. N'hésitez pas à vous inscrire aux visites guidées qui vous permettent de mieux appréhender cet univers.

Impossible d'illustrer cet article par des photos ou des vidéos qui ne sont autorisées que pour un usage personnel. Alors mon petit montage avec une illustration sonore basée sur la musique d'Autour de Minuit restera privé.

Les médias par contre ont été autorisés à diffuser des images. Voici un reportage diffusé sur Télématin, Surtout ne pas s'arrêter à la présentation parisienne du reportage. Landerneau vu de Paris cela peut hérisser le poil, je le concède.

Quant à la prochaine exposition, son thème est déjà annoncé : Giacometti !

sources : "Jacques Monory" éditions Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture.

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