Thème retenu pour le quatrième atelier d'histoire de l'art organisé par l'UTL, ou comment le livre passe progressivement de la représentation symbolique de la parole de Dieu à la représentation de la connaissance, puis à l'allégorie de la lecture, jusqu'à être utilisé en tant qu'objet dans les oeuvres de Jacqueline Rush Lee ou de Brian Dettmer, "Book autopsies".

La présence démultipliée, à partir du IVe siècle, du codex dans l'iconographie est loin d'être anecdotique. Le codex représente, par excellence, la foi chrétienne : « Le codex semble avoir été introduit, au départ, pour distinguer les livres des chrétiens de ceux des païens et des juifs ». Les Évangélistes représentés avec leur livre sont inspirés par Dieu et garants de l'autorité de la parole divine. Symbole d'autorité et de savoir, le livre est l'attribut d'un très grand nombre de personnages, aussi bien dans l'image religieuse que dans l'image profane.

"Le livre" dans l'histoire de l'art

Vézelay ! Ce sommet de l’art roman est un site merveilleux d'art et d'histoire. C’est sur l’une des dernières collines du Morvan, dominant la vallée de la Cure, que s’est édifiée dès le 9e siècle l’abbaye de Vézelay puis la ville médiévale importante et florissante. Alors commence un ample mouvement de convergence vers la sainte colline, qui fait de Vézelay, pendant près de trois siècles, l’un des quatre principaux pèlerinages de la Chrétienté, avec Jérusalem, Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle. Vézelay devient une halte importante sur la route du pèlerinage de Compostelle et son histoire est marquée également par le grand évènement de 1146, quand Saint Bernard prêcha la seconde croisade sur les pentes de la colline. C’est au sommet de cette colline éternelle, dominant toute la région, que fut construite, au cours du 12e siècle, la basilique de la Madeleine, l’une des plus belles églises romanes de France, sauvée de la ruine au milieu du 19e siècle par Viollet-le-Duc

Livres ouverts et livres fermés sur le tympan du narthex de l'Abbaye de Vézelay (1096-1145). Le blog hicsum hicmaneo en dévoile tous les détails.

Le tympan du portail central de la basilique de Vézelay, ou grand tympan du narthex, est un des plus grands chefs-d'œuvre de l'art sculptural roman en France. Il représente la création historique de l'Église, avec le Christ bénissant les apôtres et leur assignant la mission de convertir les nations. Cette thématique est tout à fait unique dans l'art roman.
Toute la scène est organisée autour du Christ en gloire. Ce dernier domine les autres personnages par sa taille. Celle-ci est en effet proportionnelle à l'importance des personnages représentés.
Le visage impassible du Christ contraste avec sa position en forme d'éclair et le mouvement tourbillonnant de ses vêtements. Des rayons partent latéralement de ses mains, en direction des apôtres. Cela symbolise la transmission de l'esprit du Christ ainsi que l'attribution d'une mission à ces derniers : "Allez et enseignez toutes les Nations".
Les douze apôtres tiennent à la main le livre Sacré et sont prêts à partir aux quatre coins du monde.

"Le livre" dans l'histoire de l'art

Laissons la parole ensuite à Thierry Soulard, Université de Paris I, qui a écrit les textes du commentaire détaillé de "la vierge au chancellier Rolin" (1435) présenté par le musée du Louvre. N'oubliez pas de cliquer sur les différents chapitres présentés en colonne droite pour découvrir l'ensemble du commentaire !

"Le livre" dans l'histoire de l'art

Poursuivons ensuite avec "le Bibliothécaire" d'Arcimboldo oeuvre datée de 1570.

Ce qu’on perçoit de prime abord, c’est le portrait d’un homme en buste. Il occupe tout le centre de la toile. Le fond est séparé en diagonale par un rideau vert qui se termine en cape. Pourtant, on s’aperçoit rapidement que la représentation de la figure humaine n’est qu’une illusion créée par un amoncellement de livres et d’objets familiers des bibliothèques (liens, marque-pages et queues d’hermine pour nettoyer les livres).

La vidéo ci-dessous permet d'en apprécier les détails.

La fin de la Renaissance à Florence annonce le passage du sacré au profane avec la représentation de la Divine Comédie de Dante dans une fresque de Domenico di Michelino dans la Cathédrale de Florence en 1465.

Surgie à l'aube de la poésie italienne en langue vulgaire, la Comédie (devenue la Divine Comédie dans le commentaire des premiers exégètes) n'a cessé de représenter, pour toute l'histoire de la littérature italienne, le « livre de l'origine ». Dante ne l'en a pas moins conçue, à la lettre, comme le « livre des livres », dans la perspective apocalyptique de la fin de l'histoire et au seuil prophétique d'une palingénésie de l'humanité ; en d'autres termes, comme une Somme : rhétorique, poétique, morale, politique, historique, philosophique, scientifique et théologique.

Dante lui préfère d'ailleurs la définition de « poème sacré » (Paradis, XXVI), soit le déchiffrement et la révélation d'un ordre transcendantal à travers les contradictions de l'histoire humaine, et l'accomplissement de celle-ci dans l'éternité.

Composée de 3 fois 33 chants (plus un chant d'introduction), la Divine Comédie narre l'itinéraire fictif de Dante, sous la tutelle des trois saintes femmes, Marie, sainte Lucie et Béatrice, dans l'outre-tombe, en l'an jubilaire 1300. Le voyage commence la nuit du jeudi au vendredi saint et s'achève au purgatoire le mercredi saint (au paradis le jour est éternel et ne compte plus). Après Enée et saint Paul, venus, l'un y chercher la preuve providentielle de la mission impériale de Rome, l'autre en champion de la foi chrétienne, Dante est le troisième homme à qui il ait été donné de parcourir l'outre-tombe, afin de rappeler à la mémoire de l'humanité corrompue l'indissoluble unité des deux institutions, voulues par Dieu, de l'Église et de l'Empire.

L'Enfer, gouffre provoqué par la chute de Lucifer, a la forme d'un gigantesque entonnoir dont la plus large circonférence a pour centre Jérusalem (lieu de la passion du Christ) et dont la pointe inférieure se trouve au centre de la terre (lieu dont la totale obscurité est négation de Dieu, qui est lumière). Il est divisé en 9 terrasses, ou cercles concentriques. Aux antipodes de Jérusalem surgit l'île montagneuse du Purgatoire, dont la masse correspond à celle de la terre, déplacée par la chute de Lucifer. La base de cette montagne (ou Antépurgatoire) plonge dans l'atmosphère, au-dessus de laquelle s'élève la cime du Purgatoire proprement dit, échelonné en 7 terrasses, ou girons, au sommet desquels s'étend le luxuriant plateau du Paradis terrestre, d'où Dante et Béatrice s'envolent successivement à travers les 9 ciels du Paradis, jusqu'à l'empyrée.

le Portrait de Dante Alighieri, la ville de Florence et l’allégorie de la Divine Comédie (1465) dans la nef de Santa Maria del Fiore. Dante est représenté au centre où il tient la Divine Comédie… À droite les morts descendent jusqu’aux enfers, à gauche le toit de la Basilique de Florence qui n’était pas encore construite à l’époque et enfin derrière Dante le purgatoire

le Portrait de Dante Alighieri, la ville de Florence et l’allégorie de la Divine Comédie (1465) dans la nef de Santa Maria del Fiore. Dante est représenté au centre où il tient la Divine Comédie… À droite les morts descendent jusqu’aux enfers, à gauche le toit de la Basilique de Florence qui n’était pas encore construite à l’époque et enfin derrière Dante le purgatoire

Jan Vermeer dans son tableau "Le géographe" développe l'idée du livre, outil de connaissances.

"Le livre" dans l'histoire de l'art

Dès le 18e siècle le thème du livre est traité sous l'angle de la lecture.

Regardons le tableau La Liseuse de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) qui fait
partie de la série de portraits dits de “fantaisie”, peints vers 1770. En effet, Fragonard a
peint plusieurs jeunes filles surprises en train de lire dans des moments d’intimité et de
solitude. Il s’agit d’une composition pyramidale dont l’axe de symétrie se situe au
centre de la toile, coïncidant avec la tête de la jeune fille. Le point de tension se place
entre l’œil de la jeune fille et le petit livre en construisant un triangle de signification
plastique.
Dans le premier plan du tableau est dressé le portrait de profil d’une jeune fille,
surprise dans l’intimité de sa lecture. Plusieurs détails du tableau (la concentration,
l’isolement, la position de lecture) contribuent à créer une atmosphère de sérénité autour
de cette liseuse totalement recourbée, concentrée et absorbée par la lecture d’un livre.
Les yeux sont baissés et la tête de la liseuse est légèrement inclinée vers le bas, au
niveau de la poitrine, où se trouve un petit livre ouvert dans la main droite. Ce petit livre
blanc, dont la couverture est rouge, surgit sur un fond sombre, ce qui contribue à créer
un contraste dans la composition, attirant ainsi le regard du spectateur.
Le spectateur ressent la sérénité qui se dégage de la toile et, en particulier, de cette liseuse élégante et gracieuse, soigneusement coiffée et habillée d’une belle robe jaune flamboyante. La coiffure de cette jolie liseuse se caractérise par des cheveux relevés, assez simplement, en chignon que couronne un beau noeud, d’où paraît s’échapper une petite mèche, à peine visible, qui passe près de l’oreille. Les cheveux relevés permettent au spectateur de pouvoir observer librement les traits fins et décontractés de son visage et, bien sûr, la concentration de cette jeune fille sur son livre ainsi que le plaisir évident qu’elle prend à sa lecture. Ce plaisir se manifeste d’ailleurs par l’esquisse d’un sourire discret. Le spectateur peut s’interroger sur la nature et le contenu de ce livre, apparemment illuminé par la lumière, peut-être, d’une fenêtre

auprès de laquelle cette jeune fille est en train de lire, confortablement installée dans son
fauteuil avec ses oreillers. Essentielle à la lecture et à la peinture, cette lumière de La
Liseuse peut aussi être interprétée comme une intériorisation, une jouissance de la
lecture qui illumine celui ou celle qui lit par sa connaissance et sa sagesse.
Sur le plan socioculturel, il faut aussi souligner que cette liseuse s’attache à lire
un livre qui, de part sa dimension, pourrait être un livre de poche, traitant des sujets de
l’intimité. Ce genre de récits fut d’ailleurs en vogue au XVIIIe siècle, révélant
l’épanouissement d’une littérature conçue pour les femmes. Cet aspect est significatif
dans la mesure où, avant Fragonard, les toiles des femmes liseuses (d’une position sociale élevée) se rattachaient surtout à une thématique religieuse, représentant Le Livre des Heures et la Bible.

"Le livre" dans l'histoire de l'art

Ce thème sera repris ensuite par de nombreux artistes : Henri Fantin Latour, Henri Matisse, Renoir, Valloton.....

"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art
"Le livre" dans l'histoire de l'art

Et pour terminer cette thématique, les oeuvres de Jacqueline Rush : Book sculpture et de Brian Dettmer, Book autopsies

"Le livre" dans l'histoire de l'art
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