La fin de l'homme rouge

Il est des prix qui sont des éléments déclencheurs. Le fait que Svetlana Alexievitch vienne de recevoir le prix Nobel de littérature m'a enfin décidé à m'attaquer à son oeuvre. J'ai choisi de l'aborder par "la fin de l'homme rouge", paru en 2013, qui éveillait le plus d'échos en moi, ayant eu l'opportunité de découvrir ce "continent" au début des années 70, puis de m'y rendre à nouveau dans les années 80, 90 et au début des années 2000.

Voici plus de trente ans que Svetlana Alexievitch — journaliste et écrivain, ­naguère soviétique, aujourd'hui biélorusse — s'est mise à l'écoute. Sollicitant et consignant les mots, les récits des autres, tous témoins ordinaires de leur temps, pour composer ce qu'elle appelle des « romans de voix ». Singuliers et poignants tissus sonores donc, le travail de confection consiste à coudre entre elles les paroles recueillies, en préservant, outre les faits égrenés, le timbre, la respiration, les hésitations, les omissions, l'émotion contenue ou éclatante, la vitalité de chaque voix.

Ainsi la Fin de l'homme rouge ne conte pas l'histoire de l'effondrement de l'URSS et du basculement de l'ancien empire communiste dans l'âge capitaliste, mais plutôt l'auscultation du coeur et de l'âme de ce « type d'homme particulier, l'Homo sovieticus ». Un individu passé sans transition du totalitarisme à une nouvelle forme de nihilisme, brutalement sommé de renoncer à ses routines, ses savoirs, son histoire et ses mythes, et enjoint à jouir de sa liberté toute neuve, essentiellement synonyme de consommation effrénée, d'inégalités sociales criantes, de conflits d'une violence effarante entre les peuples anciennement rassemblés derrière le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau.

Cherchant à « discerner en chacun d'eux l'être humain de toute éternité », l'élan vital et le tragique, sii leurs histoires se ressemblent et se recoupent, Svetlana Alexievitch ne tente pas d'en dresser une synthèse — c'est dans leur diversité, autant que dans leurs similitudes, que réside toute la richesse de ce livre.

Extrait
"Igor Poglazov, collégien de troisième, 14 ans.
"C'était une époque vraiment top ! Je distribuais des tracts dans le métro... Tout le monde rêvait d'une nouvelle vie... On rêvait que les magasins allaient regorger de saucissons au prix soviétique, et que les membres du Politburo feraient la queue comme tout le monde pour en acheter... Le saucisson, chez nous, c'est la référence absolue. (...) J'avais de la peine pour mes parents, on leur disait ouvertement : vous êtes des Soviets minables, votre vie a été fichue en l'air pour des prunes, tout est de votre faute depuis l'arche de Noé, et maintenant, personne n'a besoin de vous. Economiser toute sa vie et au bout du compte, se retrouver sans rien... Tout cela les a brisés et a détruit leur univers, ils ne s'en sont pas remis, ils n'ont pas réussi à prendre ce virage. Mon petit frère lavait des voitures après l'école, il vendait des chewing-gums et toutes sortes de cochonneries dans le métro et il gagnait davantage que notre père. Lui, c'était un savant. Il était docteur en sciences. L'élite soviétique ! Quand les saucissons sont apparus dans les magasins privés, tout le monde a foncé pour en acheter. Et on a vu les prix ! Voilà comment le capitalisme est entré d
ans notre vie.""

Sources

A ne pas manquer, pour qui s'intéresse à l'histoire le documentaire "Apocalypse Staline" diffusé début novembre sur F2.

Pour une plongée audio dans le livre : des extraits de la fin de l'homme rouge présentés lors d'une émission radiophonique :

Feuilleton en direct depuis le studio 114 de la maison de la Radio. "La Fin de l'homme rouge" de Svetlana Alexievitch : 1er épisode diffusé le 10/02/2014. Choix de textes : Jean-Pierre Thibaudat
Réalisation : Laure Egoroff

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