Tu t'appelais Marianne

Tu étais née à la fin des années cinquante, comme moi, mais dans un Est lointain, continent régi alors par Koukourousnik. Tes parents, membres de l'intelligentsia, et proches des milieux dissidents, ayant connu et subi le régime de Staline te prénommèrent Marianna espérant influer sur ton destin, te rêvant un avenir libre en occident.

En 1975, la signature des accords d'Helsinki te permit enfin de concrétiser ton rêve, immigrer en France. Tu continuas aussitôt tes études à la Sorbonne. Tu savais conter avec humour et auto-dérision le choc que tu avais ressenti à ton arrivée et comment tu avais dépensé le montant de ta bourse en totalité pour acquérir les livres, dont tu avais tant rêvé à Moscou, ne pouvant imaginer qu'ils seraient encore disponibles en librairie les mois suivants....

Tu avais commencé ta carrière en tant qu'enseignante, traductrice, journaliste, effectuant des piges pour diverses revues, tout en t'adonnant à ta passion pour la musique. Tu additionnais les abonnements aux diverses saisons musicales proposées à Paris ou ailleurs.

C'est à Paris, que je t'avais rencontrée grâce à mon amie C. Nos relations avaient naturellement glissé de professeur-élève à simplement amies. Tu m'as tellement appris ; tu avais la passion de transmettre et de partager.

Nos chemins se sont séparés quand j'ai quitté Paris, mais, fidèle en amitié, tu étais venue nous voir dans notre province en compagnie de ton fils L. déjà si brillant.

Un jour, j'ai reçu une lettre où tu m'annonçais un tournant dans ta vie. Tu quittais la capitale et partais en Alsace t'occuper d'un festival de musique classique. Ce fut sans doute la période la plus belle de ta vie. Tu avais réalisé ton rêve : vivre de et par la musique. Tu fis une très belle carrière, puis un jour alors que je cherchais à t'apercevoir sur des photos d'inauguration d'un musée à laquelle j'étais sûre de te voir (entre-temps, tu avais pris les responsabilités d'adjointe à la culture dans cette ville), j'ai appris ton décès ce fameux mois noir de novembre, vaincue par le cancer;

Un jour, sur une radio locale, tu avais répondu au questionnaire de Proust indiquant non pas une mais deux œuvres à écouter s'il ne te restait que quelques heures à vivre, citant bien sûr ta version préférée. Cela m'a rappelé bien sûr les discussions enflammées dans ton salon quand tu défendais la version d'une oeuvre qui selon toi était la meilleure.

Laissons place donc aux oeuvres que tu avais choisies : la 7e symphonie de Beethoven, dirigée par Carlos Kleiber.

et le 14e quatuor de Schubert : "la jeune fille et la mort". J'ai retenu le quartet Alban Berg faute d'indication de ta part.

Magie d'internet qui a enregistré ta voix et tes intonations si passionnées.

Tu me manqueras ma chère Marianne.

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