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Une Vie de Setter

Souvenirs illustrés de petits moments, balades, lectures, expositions....qui font le sel de la vie !

Dans la chaleur d'un après-midi breton

Jean-Francis Auburtin

Jean-Francis Auburtin

Aujourd'hui je vous propose de  vous évader en re-lisant un extrait du "blé en herbe" de Colette :

 

Phil atteignit le premier le chemin - deux ornières de sable sec, mobile comme une onde, un talus médian d'herbe rare et rongée de sel - par où les charrettes viennent chercher le goémon, après les grandes marées. Il s'appuyait sur les perches des deux havenets et portait en bandoulière les deux paniers à crevettes, mais il avait abandonné à Vinca les deux minces gaffes appâtées de poisson cru et son blazer de pêche, loque précieuse amputée de ses manches. Il s'accorda un repos bien gagné, et consentit à attendre sa petite compagne fanatique qu'il venait d'abandonner dans le désert de rocs, de flaques et d'algues que découvrait la grande marée d'août. Il la chercha des yeux avant de se laisser glisser au creux du chemin. En bas de la plage déclive, parmi les feux de cent petits miroirs d'eau d'où rejaillissait le soleil, un béret de laine bleue, décoloré comme un chardon des dunes, marquait la place où Vinca, obstinée, cherchait encore la crevette et le tourteau rosé.

Si ça l'amuse !... souffla Philippe.

Il se laissa glisser, épousa délicieusement, de son torse nu, l'ornière de sable frais. Près de sa tête, il entendait dans les paniers le chuchotement humide d'une poignée de crevettes et le grattement intelligent des pinces d'un gros crabe contre le couvercle...

Phil soupira, atteint d'un bonheur vague et sans tâche auquel la fatigue agréable, la vibration de ses muscles encore tendus par l'escalade, la couleur et la chaleur d'un après-midi breton chargé de vapeur saline versaient chacune, leur part. Il s'assit, les yeux éblouis par le ciel laiteux qu'ils avaient contemplé et revit avec surprise le bronze nouveau de ses jambes, de ses bras -bras et jambes de seize ans, minces, mais d'une forme pleine d'où le muscle sec n'avait pas encore émergé et qui pouvaient enorgueillir une jeune fille autant qu'un jeune homme. Il essuya, de la main, sa cheville qui saignait, écorchée, et lécha sur sa main le sang et l'eau marine qui mêlaient leur sel.

La brise, soufflant de terre, sentait le regain fauché, l'étable, la menthe foulée ; un rose poussiéreux, au ras de la mer, remplaçait peu à peu le bleu immuable qui régnait depuis le matin. Philippe ne sut pas se dire : "il est peu d'heures dans la vie où le corps content, les yeux récompensés et le cœur léger, retentissant, presque vide, reçoivent en un moment tout ce qu'ils peuvent contenir, et je me souviendrai de celle-ci." ; mais il suffit pourtant d'une clarine fêlée et de la voix du chevreau qui la balançait à son cou, pour que les coins de sa bouche tressaillissent d'angoisse, et que le plaisir emplît ses yeux de larmes. Il ne se tourna pas vers les rochers mouillés où errait son amie, et de son émotion pure ne s'exhala point le nom de Vinca ; un enfant de seize ans ne saurait appeler au secours d'un délice inespéré, une autre enfant, peut-être pareillement chargée.

 

Publié en 1923, le blé en herbe, fut écrit par Colette lors de vacances passées dans sa propriété de Roz Ven, à Saint Coulomb, entre Saint Malo et Cancale.

 

 

Dans la chaleur d'un après-midi breton
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