Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
19 Janvier 2026
Lire Aragon, c’est entrer dans une langue qui ne se détourne ni du monde ni de l’âme. Dans J’arrive où je suis étranger, poème de La Diane française que Jean Ferrat a porté jusqu’à nous comme une confidence chantée, l’expérience de l’exil dépasse le seul cadre historique de la guerre. Tout y parle encore à voix basse et insistante : les villes détruites, les vies suspendues, la peur diffuse, l’attente qui n’en finit pas, les séparations qui creusent l’existence. Aragon n’écrit pas pour s’éloigner du réel, mais pour y demeurer, les yeux ouverts. Comme le rappelle Laurent Stocker, la poésie n’est pas une échappée mais une manière d’habiter pleinement ce qui nous traverse. Et c’est peut-être pour cela que ce poème, né dans l’urgence et la nuit, continue de nous accueillir aujourd’hui, comme un lieu où l’on arrive en étranger, mais où l’on reconnaît pourtant quelque chose de soi.
Titre : J'arrive où je suis étranger
Poète : Louis Aragon (1897-1982)
Recueil : La Diane française (1944).
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent, être léger
J'arrive où je suis étranger
Un jour, tu passes la frontière
D'où viens-tu, mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le cœur change avec le chardon.
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant, qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu à peu, tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme, une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées ?
Combien faut-il d'années secondes ?
À l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi, pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent, être léger
J'arrive où je suis étranger.
Louis Aragon.
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane