Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
12 Juillet 2026
Pour accompagner le Nocturne de Missak Manouchian, j’ai voulu faire résonner une autre nuit — non pas seulement méditative, mais traversée de tensions, de métamorphoses et d’ombres mouvantes. En parcourant la page de France Musique consacrée aux nocturnes, une évidence s’est imposée : la nuit musicale ne se réduit pas au calme des formes héritées de John Field ou sublimées par Frédéric Chopin. Elle peut être trouble, dramatique, presque narrative.
Nocturne
Tourmenté par Morphée, je me suis livré aux caresses
Apaisantes, attentives et maternelles de la nature ;
Les informes images de mes profondeurs vacillantes
Se métamorphosent et se singularisent par son souffle d’amour
La paix partout répandue, l’ivresse voluptueuse
S’enlacent dans l’obscurité des pensées …
Les étoiles s’allument tout entières, et la lune d’argent, comme
Un miroir, brille dans les eaux de l’étang du clos.
Pommiers, poiriers, amandiers à la robe de fiancée,
Fleurs aux mille noms, berceuse dans le jardin odorant
Offrent leur âme parfumée à tout vent …
L’enclos est temple silencieux, encens, fertile en prière.
Le rossignol presse son cœur sans fin tout contre mon cœur …
Dans le jardin, grillons et grenouilles donnent leur mélopée ;
La rosée étreint encore les tièdes frissons ;
Des instants de fraîcheur portent la nuit jusqu’au baiser de l’aube.
Mon âme telle une enfant est plongée dans l’enchantement
En voyant les étoiles s’allumer, ivres et tremblantes d’amour ;
L’inépuisable délicatesse du printemps fait passer
Au cœur des arbres, des herbes et des fleurs la sève du soleil …
Ils sortent de mon esprit, les messages bornés de la connaissance ;
Elle tombe de mon cœur, toute la vie intelligible des livres ;
Et dès lors, mon cœur purifié adore les mystères illimités
Des éléments de la nature qui profèrent un langage sensible …
Châtenay, mai 1933
(Missak Manouchian)
Recueil: Ivre d’un grand rêve de liberté
Traduction: de l’arménien par Stéphane Cermakian
Editions: POINTS
C’est précisément cette nuit plurielle que déploie La Nuit transfigurée de Arnold Schoenberg : dès ses premières mesures, un motif descendant esquisse la chute du jour, comme un basculement vers l’inconnu. Ici, la nuit n’apaise pas — elle transforme. Et c’est dans cet entrelacs d’obscurité et de révélation que le poème de Manouchian trouve un écho inattendu, presque incandescent.
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane