Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
17 Septembre 2026
Les premières mesures des Scènes de la Forêt de Mel Bonis ouvrent un espace où la forêt de Guillevic peut prendre la parole : une voix ancienne, silencieuse, qui traverse le temps sans jamais cesser de veiller.
Mel Bonis, Scènes de la Forêt | Trio Zerline (flûte, alto et harpe)
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La forêt
Je ne suis pas
Une addition d’arbres.
Le chat-huant le sait,
Le répète,
Lui qui est ma voix,
Le meilleur de mes voix
⃰
Je ne suis pas l’ombre.
Il y a partout
De ces choses qui sont
Ou qui font de l’ombre.
⃰
Moi je serpente,
Je navigue
À travers du fluide,
Sur du solide
Ou du presque solide.
Je vais.
⃰
En moi,
Ce n’est pas si fluide
En moi, l’air lui-même
Est un peu opaque.
⃰
Je suis du silence.
Je suis une amphore de silence.
Je suis du silence
Qui impose du silence.
⃰
Les fougères diront
Que je suis de l’humidité.
Je suis une humidité
Qui se plaît à creuser.
⃰
Je suis comme j’étais
Il y a des millénaires.
Les amoureux le savent
Sans le savoir.
En moi ils aiment
Comme nulle part ailleurs.
Ils s’aiment
Depuis l’origine.
⃰
J’ai toujours l’air de dormir
Et je ne dors jamais.
Je veille sur les planètes,
Mes contemporaines.
⃰
Je frémis
À la pensée de ce que je suis.
Je crois que ce sont les hommes
Qui m’ont appris à frémir,
Eux qui me traversent
Non sans malaise,
Qui me saccagent.
⃰
Je me vois forêt
Couvrant la terre entière,
Étouffant les cris.
⃰
En attendant,
Je suis ce que suis,
Un empire
Entre des républiques remuantes.
⃰
J’ai mes bêtes.
Elles me comprennent,
Du lièvre à la coccinelle,
Du chevreuil à la fourmi.
Elles se voient perdues
Quand elles me quittent,
Quand on m’abat.
⃰
On ne m’empêchera pas
De croire que je domine.
Que je ne sache pas quoi
Importe peu.
C’est quelque chose
Qui a rapport avec le temps.
Avec la profondeur aussi.
⃰
Vous n’êtes pas
Obligés de me croire,
Je ne cherche pas à convaincre.
Les millénaires m’ont appris à vivre
Dans mes dimensions, mes propriétés,
À rester ouverte à tout
En me vivant moi-même.
⃰
Les hommes peuvent
Abattre de mes arbres,
Ils peuvent
Nettoyer mes sous-bois,
Je reste
Ou redeviens pareille
⃰
Un océan
Parfois m'appelle.
Pour quoi faire ?
Avec lui
Je n'ai rien de commun
Que la satisfaction
De se savoir.
⃰
Peut-être suis-je l'aile
De quelque chose,
L'agrès d'un navire.
Je préfère penser
Que je suis la forêt,
Douce aux ramiers,
Aux sangliers,
Douce à la seconde
Qui s'approche.
⃰
Je me cherche
Et me trouve
Dans ma moiteur.
⃰
Je n'ai rien dit
De mes rapports
Avec le vent.
Je n'aime pas
Perdre mon temps —
Et lui m'en prend.
Guillevic
Motifs
Gallimard, 1987
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane