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Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.

Dans la nuit et le vent : l’Erlkönig ou la voix de l’invisible

Goethe's Erlkönig Poem - Moritz von Schwind

Goethe's Erlkönig Poem - Moritz von Schwind

Publié en 1782 par Johann Wolfgang von Goethe, Erlkönig met en scène une chevauchée nocturne dont la simplicité narrative dissimule une tension vertigineuse. Un père traverse la forêt avec son enfant fiévreux, tandis qu’une voix séductrice et menaçante — celle du Roi des Aulnes — tente d’attirer le jeune garçon vers un monde invisible aux yeux de l’adulte. Par un jeu magistral de dialogues imbriqués, Goethe superpose rationalité et hallucination, protection paternelle et terreur enfantine, réalité et surnaturel. Le poème, d’une intensité dramatique fulgurante, condense en quelques strophes toute l’ambivalence romantique face à la nature : refuge et péril, mystère et fatalité. Cette tension rythmique et narrative a fasciné les compositeurs, faisant d’Erlkönig l’un des textes les plus mis en musique de la littérature allemande.

Le poème a inspiré plus d’une trentaine de compositeurs depuis la fin du XVIIIᵉ siècle. En voici une courte sélection :

Erlkönig

 

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind? 

Es ist der Vater mit seinem Kind; 

er hat den Knaben wohl in dem Arm, 

er fasst ihn sicher, er hält ihn warm.

 

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? - 

Siehst Vater, du den Erlkönig nicht? 

Den Erlkönig mit Kron' und Schweif? - 

Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.

 

"Du liebes Kind, komm, geh mit mir! 

Gar schöne Spiele spiel' ich mit dir; 

manch bunte Blumen sind an dem Strand, 

meine Mutter hat manch gülden Gewand."

 

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht, 

was Erlenkönig mir leise verspricht? - 

Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind: 

In dürren Blättern säuselt der Wind.

 

"Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn? 

Meine Töchter sollen dich warten schön; 

meine Töchter führen den nächtlichen Reihn, 

und wiegen und tanzen und singen dich ein."

 

Mein Vater, mein Vater und siehst du nicht dort 

Erlkönigs Töchter am düstern Ort? - 

Mein Sohn, mein Sohn, ich seh' es genau: 

Es scheinen die alten Weiden so grau.

 

 

"Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt; 

und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt." 

Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an! 

Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

 

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind, 

er hält in den Armen das ächzende Kind, 

erreicht den Hof mit Mühe und Not; 

in seinen Armen das Kind war tot.

 

1782

Le roi des aulnes

 

Quel est ce cavalier si tard dans la nuit et le vent ?

C'est le père avec son enfant ;

Il tient le jeune garçon dans son bras,

Il le serre bien, il le tient chaud. 

« Pourquoi, mon fils, cacher si peureusement ton visage ?

— Père, ne vois-tu pas le Roi des aulnes ?

Le Roi des aulnes avec sa traine et sa couronne ?

— Mon fils, c'est un banc de brouillard.

 

— Cher enfant, viens donc avec moi !

Je jouerai à de très beaux jeux avec toi

Il y a sur la rive plein de fleurs de toutes les couleurs ;

Et ma mère a beaucoup de vêtements dorés.

 

— Mon père, mon père, quoi ? tu n'entends donc pas

Ce que le roi des Aulnes me promet à voix basse ?

— Du calme, du calme, sois tranquille, mon enfant !

C'est le vent qui murmure dans les feuillages secs.

 

— Veux-tu, joli garçon, t’en venir avec moi ?

Mes filles s'occuperont de toi bien comme il faut ;

Mes filles mèneront toute nuit la ronde,

Elles vont te bercer, danser, chanter et t’endormir.

 

— Mon père, mon père, ne vois-tu donc là-bas

Les filles du Roi des aulnes dans cet endroit lugubre ?

— Mon fils, mon fils, je vois distinctement :

Ce sont les vieux saules qui nous semblent si gris.

 

— Je t'aime, et ta beauté me charme et me ravit ;

Et si tu ne veux pas, je te prendrais de force.

— Mon père, mon père, maintenant il m’attrape !

Le Roi des aulnes m'a fait du mal ! » 

 

L’effroi saisit le père, il galope très vite,

Il tient dans ses deux bras l'enfant tout gémissant,

Il arrive à grand-peine au port ;

Dans ses bras l'enfant était mort.

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

in, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

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