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Souvenirs illustrés de petits moments, balades, lectures, expositions....qui font le sel de la vie !

Todesfuge - Paul Celan


Fugue de mort (Todesfuge) est sans doute le plus célèbre des poèmes de Celan, et aussi celui qui a le plus contribué à identifier son auteur à la tragédie juive du XXe siècle. Il s'agit d'un de ses premiers textes lyriques, écrit en 1945, très probablement amorcé à Czernovitz et achevé à Bucarest, lorsque la guerre venait de se terminer. Le souvenir de la déportation (à Falticeni et Buzau, en Roumanie), la perte des parents (éliminés dans le camp de Michailowska, en Ukraine), l'anéantissement du judaïsme de Bucovine et la dislocation de ses restes dans un pays ravagé par la guerre : autant d'événements dont les traces, encore visibles et palpitantes, trouvaient expression dans cette élégie d'une inquiétante et sinistre beauté, lisible, à la différence de la plupart de l'oeuvre celanienne, presque au premier degré, comme l'énonciation d'une réalité terrible toujours exposée au regard du monde. 

Le songe de Jacob - Marc Chagall

Le songe de Jacob - Marc Chagall

Ce qui, à une première lecture, pourrait apparaître comme une suite de métaphores extrêmes, décrit parfois littéralement, en quelques mots condensés, le concret du réel. À l'origine, ce poème s'intitulait Tango de mort, titre sous lequel il parut en traduction roumaine, en mai 1947, dans la revue de Bucarest Contemporanul, précédé par une note du traducteur, Petre Solomon, indiquant qu'il évoquait « un fait réel »...

Les critiques ont souvent indiqué les sources possibles de ce poème, dont le titre reprend deux thèmes -- la fugue et la mort -- récurrents dans la tradition littéraire et musicale allemande. La référence au Faust de Goethe (« tes cheveux d'or Margarete ») est indiscutable et il n'est certes pas exclu que Celan ait gardé à l'esprit les compositions de Schubert (Der Tod und das Mädchen), de Brahms (Ein deutsches Requiem), de Mahler (Kindertotenlieder) ou même de Wagner (Liebestod). Mais la source primaire et essentielle, découverte par le principal biographe de Celan, John Felstiner, est constituée par un événement réel dont il reste quelques traces. En 1944, une brochure publiée par l'Armée rouge en plusieurs langues, parmi lesquelles le russe et le roumain, relatait que, dans le camp d'extermination de Lublin - Majdanek, un orchestre juif était obligé de jouer des tangos, aussi bien pendant les marches vers les lieux de travail forcé que lors des sélections pour les chambres à gaz. Un autre orchestre juif avait joué des airs de tango, y compris un morceau intitulé « Tango de mort », dans le camp de concentration de Janowska, près de Czernovitz. Cette chanson s'inspirait d'un air célèbre du compositeur argentin Eduardo Bianco, en tournée en France avant la guerre. Une photo de cet orchestre du camp de Janowska a été conservée (ibid., p. 28-30).

Les références aux camps d'extermination jalonnent le poème du début à la fin. « Lait noir de l'aube » (Schwarze Milch der Frühe), la formule paradoxale qui ouvre Todesfuge et en scande le rythme -- elle revient quatre fois -- symbolise la destruction de la nutrition maternelle dans les camps, à savoir le renversement de valeurs opéré par le nazisme. Il est fort probable que Celan ait emprunté cette expression, « lait noir », à un poème de Rose Ausländer, écrit en 1925 et publié dans un recueil à Czernovitz, en 1939, sous la direction d'Alfred Margul-Sperber. L'expérience de la déportation peut l'avoir amené à s'approprier cette expression qui a trouvée une correspondance littérale dans le vécu des camps. Ce lait noir et sali apparaît dans le poème comme la marque des camps, où la nourriture était remplacée par un breuvage de mort : « nous le buvons le soir / nous le buvons midi et matin nous le buvons / la nuit ."

La strophe suivante, « nous creusons une tombe dans les airs » (wir schaufeln ein Grab in den Lüften) évoque la fumée des crématoires, qui assombrissait le ciel au-dessus des camps et empoisonnait l'air qu'on y respirait. Au-delà de toute image poétique, le ciel, vers lequel se dressaient les cheminées de crématoires, était réellement le lieu d'accueil des victimes (« on n'y / est pas couché à l'étroit »).

Dans les camps d'extermination, se consommait autant le génocide juif que l'anéantissement de la culture allemande, celle incarnée par la tradition de l'Aufklärung et symbolisée par Goethe, rappelé ici par les « cheveux d'or » de Margarete. L'ennemi agit lorsque tombe le « crépuscule » sur l'Allemagne (wenn es dunkelt nach Deutschland), car son oeuvre destructrice implique la négation radicale de l'humanisme allemand.

L'ordre donné aux Juifs de « creuser / une tombe dans la terre », de même que, plus loin, « la balle de plomb précise / elle te frappe », rappellent sans aucun doute les exécutions massives par les Einsatzgruppen (à Czernovitz entre en action, en 1941, l'Einsatzkommando), alors que l'injonction de jouer et danser se réfère aux orchestres juifs obligés de se produire dans les camps pendant les exécutions. Cette image revient, deux stances après, ainsi que celle de la fumée des crématoires : « il crie assombrissez les accents des violons / alors vous montez en fumée dans les airs / alors vous avez une tombe au creux des nuages » (dann habt ihr ein Grab in den Wolken).

Pour lire la suite de cette passionnante analyse d'Enzo Traverso : c'est par ici

TODESFUGE

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen
Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft
dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith

Bucarest, 1945.

FUGUE DE MORT, PAR PAUL CELAN.
 

Lait noir du petit jour nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle pour appeler ses chiens
il siffle pour rappeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne jouez maintenant qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Il crie creusez plus profond la terre vous les uns et les autres chantez et jouez
il saisit le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
creusez plus profond les bêches vous les uns et les autres jouez encore qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs
et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith

Bucarest, 1945.

Traduction Olivier Favier.

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