Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
11 Novembre 2025
En ce 11 novembre, jour de commémoration, je vous propose un poème de Julien Vocance :
“Cent visions de guerre”, 1916
Les Cent visions de guerre furent composées au front, dans la boue des tranchées, où le poète perdit l’œil gauche.
Julien Vocance est né Joseph Seguin le 5 mai 1878. Il est mort dans la Drôme en 1954 après avoir insufflé à la poésie française un peu d'Extrême-Orient. C'est de Saint Julien Vocance, petit village ardéchois, qu'il a emprunté le nom en signe d'attachement au terroir maternel. La famille de sa mère était en effet issue de la région d'Annonay. .... Julien Vocance ne sera pas resté les bras croisés : il sera l'un des tous premiers et probablement le principal haïjin français.
Seulement, la guerre arrive et avec elle les tranchées, les meurtres et le sang. Le licencié en droit et en lettres Joseph Seguin, par ailleurs diplômé de l'École des Chartes, de l'École du Louvre et de l'École Libre des Sciences Politiques, est équipé à titre gracieux par la nation d'une capote et d'un Lebel, d'un casque et d'une autorisation de se laisser massacrer. Par chance, il en réchappe. Vocance y perdra un oeil mais sauvera sa peau. Du front, il rapporte Cent visions de guerre qui font références aux Cent vues du Fuji du peintre Hokusaï. Ses poèmes publiés dans La Grande Revue en mai 1916 sont éloquents. Avec une grâce incomparable, il exprime l'imminent surgissement de l'horreur.
Les cadavres entre les tranchées,
Depuis trois mois noircissant,
Ont attrapé la pelade.
Rumeurs de veuves, d'orphelins,
Bourdonnantes, comme un essaim,
Sur ces pauvres corps déteints.
Sur son chariot mal graissé,
L'obus très haut, pas pressé,
Au-dessus de nous a passé.
Par petits paquets,
En éventail autour de lui,
Sa chair a jailli.
Malaise de toute la chair
Où, dans un instant, peut entrer
La mitraille proche.
Gris fer, gris plomb, gris cendré,
Gris dans les cœurs résignés :
Relève des tranchées.
Pour arriver jusqu'à ma peau
Les balles ne pourraient jamais
Se débrouiller dans mes lainages.
Dans sa flanelle
Ses ongles vont, picorant
Les petites bêtes.
Il a lu la lettre de l'écolière,
Il a bien regardé son nom,
Il a dit que ça n'était pas pour lui.
Dans les vertèbres
Du cheval mal enfoui
Mon pied fait : floche...
Dans un trou du sol, la nuit,
En face d'une armée immense,
Deux hommes.
Le guetteur avancé trébuche
Sur un cadavre verdissant.
Brusque repli vers la tranchée
Hier sifflant aux oreilles,
Aujourd'hui dans le képi,
Demain dans la tête
La mort dans le cœur,
L'épouvante dans les yeux,
Il se sont élancés de la tranchée.
Avec la terre
Leurs corps célèbrent des noces
Sanglantes.
Parmi ces débris, ramassez
Ce qui peut être encore utilisé.
Vous laisserez le reste.
Sous les uniformes délavés
Qui gardent les plis dans la chute,
Des tas de cendre se forment par place.
Front troué, sanglé dans la toile de tente,
Sur son épaule un camarade l'emporte :
Triste viande abattue... qu'une mère attend.
Couleuvres acides,
Lancées dans la nuit,
Perdues dans les vignes...
Ferraille aiguë.
Tympan fourbu.
Maisons perdues.
Une belle lueur !...
Les mains aux paupières
Pour se protéger.
Préparés pour les sarcophages,
De blanc tout emmaillotés:
Ni mains, ni pieds, ni visage.
Les blessés sur les brancards
Attendent sagement leur tour
D'entrer dans la cage aux fauves.
Bonne comme ses yeux, douce comme sa voix,
Souple, sûre, sa main panse;
Elle pense, je crois.
Ils ont des yeux luisants
De santé, de jeunesse, d'espoir...
Ils ont des yeux de verre.
Les rafales de nos canons
D'une ville a l'horizon
Allument la vision brève
Ma tête à peine rentrée,
Un moustique siffle soudain
La crête de terre s'éboule.
Voici venir la nuit, si douce naguère.
Trouées de brusques lueurs,
Les ombres de la mort étreignent.
Terrés dans nos cagnas,
L'ouragan tournoyant de fer
Ne nous atteindra pas.
Quatre trombes de fumée noire,
Dont tout le sol est ébranlé !
Où tombera la prochaine bordée ?
Retenu par le poids du sac, à la renverse
Sur la pente gluante,
Il gigote, hanneton comique et pitoyable.
L'entonnoir creusé par la mine
Se prolonge dans les sapins
Dont les cassures flamboient.
Pansements durcis,
Vêtements flétris,
Visages fermés.
Des croix de bois blanc
Surgissent du sol,
Chaque jour, ça et là.
Je l'ai reçu dans la fesse
Toi dans l’œil
Tu es un héros, moi guère
Un trou d'obus
Dans son eau
A gardé tout le ciel
La mort a creusé sans doute
Ces gigantesques sillons
Dont les graines sont des hommes.
Sentir
Que tout l'être s'effondre
Dans la faim, le froid et la peur.
En plein sur les travailleurs,
La lumière du projecteur
Les fait se jeter à terre.
Par la fatigue écrasés,
Ils ont les poses écroulées
Des cadavres de la plaine.
Dans la terre battue,
Le brun tourbillon
Des obus roulant comme des gosses.
Sur le moulin -
Lama qui s'irrite,
Un 77 souffle ses crachats.
Terrés dans nos cagnas
L'ouragan tournoyant de fer
Ne nous atteindra guère.
De grand pans de mur blafard,
Les hommes ont le cafard:
Vision lunaire.
Des arrivages de chair,
Bien fraîche, toute préparée,
Pour cette nuit sont signalés.
Soldat des tranchées,
Homme des bois,
Gorille originel.
Le teint fleuri,
Le ventre déboutonné:
Cuisinier des officiers.
Au ras des tranchées,
Les éclats de chat en colère
Des Minenwerfer.
Petite fille au bras fauché,
Pourquoi jouais-tu ainsi?...
Tu pouvais être mienne...
Fleur qui respirait la lumière,
Son œil gît,
La gorge tranchée.
Au petit jour,
Ils avalent goulûment
La soupe froide.
C'est ici vraiment le royaume des ombres
Errant à tâtons
Dans l'éternelle nuit.
Ça bombarde, ça bombarde.
Mais nous tenons tellement peu de place,
Et le monde est si grand!
Une mitrailleuse ensanglantée,
Avant de mourir a déployé
Son éventail de cadavres.
On ne t'enterrera, combattant
Que pour que ta charogne n'empoisonne pas
Les vivants.
Dans ses yeux déjà voilés
L'affreux souvenir a passé
De la femme et des petiots...
Faces fauchées, mufles exsangues,
Chair horrifique et pitoyable,
Que jamais plus des mains de femme n'aimeront.
Echappé de la lutte sanglante,
Sous la lampe du soir
Me réfugier près de toi.
Guerriers farouches!
Leur cœur chavire
Devant un bobo de gosse.
Vieux briscard,
Aux champs retiré,
Mais que l'après-guerre lamine.
Il s'assit,
Genoux au menton
Dans une encognure de porte.
Deux levées de terre,
Deux réseaux de fil de fer:
Deux civilisations.
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