Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
30 Septembre 2026
La solitude des professeurs est infinie…
Pour aborder la rentrée littéraire, j’ai choisi dans mon tsundoku La Solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel. Un titre qui sonne particulièrement juste en cette rentrée, mais qui m’a surtout touchée par la foi presque naïve de son professeur. Envers et contre tout, et surtout contre les pesanteurs de l’administration, il s’obstine à transmettre à ses élèves ce qui, à ses yeux, mérite de l’être : la beauté de la littérature, la force de la poésie, le bonheur d’un texte qui soudain ouvre une fenêtre. Une foi un peu désarmée, parfois utopique, mais profondément émouvante, dans ce pouvoir de la transmission. Peut-être est-ce naïf de vouloir encore croire à ces professeurs-là. Mais nous avons besoin de rêveurs et d’utopistes pour nous pousser à franchir les portes de la littérature et de la poésie.
Quelques abandons…
Quelques romans de la rentrée littéraire commencés… puis abandonnés. Une nouveauté pour moi, qui me suis longtemps obstinée à aller jusqu’au bout de mes lectures, même lorsque l’enthousiasme s’effritait au fil des pages. Peut-être est-ce l’âge qui me rattrape et me rappelle que je n’ai plus de temps à perdre avec des livres qui ne remplissent pas leur office essentiel : m’emporter ailleurs. Bref, en septembre, j’ai sorti quantité de romans de mon tsundoku… pour les y remettre, parfois après quelques dizaines de pages, avec un certain découragement.
Heureusement, le tsundoku sait aussi réserver de bonnes surprises. Un été sans les hommes de Siri Hustvedt, retrouvé parmi mes piles en attente, m’a ainsi offert une jolie parenthèse. Une femme délaissée par son mari après trente ans de vie commune se réfugie pour l’été auprès de sa mère, dans le Minnesota, et se retrouve entourée de femmes de tous âges, chacune avec ses blessures et ses histoires. Un roman très féminin, mais surtout très libre, où Siri Hustvedt mêle avec intelligence réflexion, humour et émotion. Une lecture qui m’a rappelé qu’il suffit parfois de laisser parler les livres que l’on a patiemment accumulés.
Et cette veine heureuse s’est poursuivie avec la littérature bretonne : j’ai terminé avec beaucoup de plaisir EOST, le recueil de nouvelles en édition bilingue français-breton dont je vous parlais le mois dernier. Cette fois, le plaisir de lecture était bien au rendez-vous, d’autant plus que j’y ai retrouvé des auteurs léonards rencontrés cette année lors des activités de Ti ar Vro : Mikaël Madeg et son épique nuit de guerre dans la jungle, Laurence Lavrand et son crêpage de chignons au port du Tinduff. Est-ce leur ancrage local qui m’a attirée et retenue ? Sans doute un peu. Les retrouver sur la page après les avoir rencontrés ailleurs donne aux textes une résonance particulière.
Forte de ces deux bonnes surprises, j’ai ensuite extrait de ma PAL La Grammaire est une chanson douce, après avoir découvert, sur les étagères de mon libraire préféré, Enezenn al lavar, la traduction en breton par Loarans Motrot du roman d’Erik Orsenna. À défaut de version bilingue, je me la fabrique moi-même : le français d’un côté, le breton de l’autre.
Quel plaisir, pour la passionnée des langues que je suis, de décortiquer au passage le travail extraordinaire du traducteur ! Ainsi, la douceur devient doux-soeur et kuñvelezh devient kuñv-aelez dans sa traduction, ou Nécrole devient Andi Shaer : autant de trouvailles qui montrent combien traduire consiste parfois à inventer, à déplacer, à chercher le mot juste — celui qu’il faut sauver, comme le fait Jeanne, la petite héroïne du roman. Même si j’aspire à pouvoir un jour lire sans la béquille du français, je ne peux qu’admirer le travail d’orfèvre de ces passeurs de langues.
Hag a nevez gant ma brezhoneg ?
Début septembre, j’ai aussi pu mesurer mes progrès en breton à l’occasion du Kafe Brezhoneg, organisé par Ti ar Vro Bro-Leon à Lesneven. Maïna Sicard-Cras, journaliste à France 3 et docteure en histoire du catholicisme, y présentait en breton sa thèse consacrée à la séparation progressive entre l’Église catholique et la langue bretonne, de 1945 à nos jours, autour du thème « De Feiz ha Breiz à Feiz sans Breizh : religion, histoire d’un divorce ». Une histoire d’« occasion manquée » après le concile Vatican II, lorsque, contrairement au catalan et au basque, le breton ne parvint pas à s’imposer dans la liturgie officielle, sous l’effet conjugué de la centralisation française, des divisions internes du mouvement breton et du clergé, des querelles linguistiques et du traumatisme de l’après-guerre. J’ai surtout apprécié la manière très vivante dont Maïna nous a fait entrer dans son travail de recherche : plusieurs témoignages recueillis au cours de sa thèse étaient lus par des bretonnants présents dans la salle, qui se prêtaient avec beaucoup de conviction au jeu des rôles — certains prenant même très à cœur de personnifier le prêtre répondant à la lettre d’un paroissien ! Une après-midi qui m’aura donc permis de constater que je suis désormais capable de suivre en breton une conférence sur un sujet historique complexe, et même d’en saisir les nuances : voilà un petit jalon assez concret de mes progrès.
Les journées du Patrimoine en breton :
J’essaie désormais d’inscrire, lorsque c’est possible, une activité en breton dans mes sorties du mois. Les Journées du patrimoine ont, ce mois-ci, élargi le choix : je suis allée à Saint-Pol-de-Léon découvrir le manoir de Kermorus, en cours de restauration depuis une quinzaine d’années, à l’occasion d’une visite en breton menée par son propriétaire, Saïg Jestin.
Une belle occasion aussi de rencontrer des bretonnants de tous âges, parmi lesquels deux très jeunes visiteurs, particulièrement intéressés par l’histoire du manoir : leur entreprise interviendra bientôt dans la restauration de ses murs et de ses cheminées.
Avant la visite, j’avais cherché quelques informations sur le manoir afin de faciliter ma compréhension en breton. J’ai ainsi découvert la présentation de la visite que Saïg Jestin propose chaque année. Je vous laisse suivre le lien pour découvrir les photos du manoir et sa présentation en breton.
Une heure sans regarder l’heure.
En septembre, la piscine presque vide m’a donné envie de changer ma routine : regarder l’heure en entrant, nager une heure sans consulter ma montre, puis découvrir à la sortie la distance parcourue. En cessant de compter les longueurs, j’ai cessé de sentir le poids de l’effort. Et j’ai découvert que cette heure de nage redevenait un vrai plaisir.
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