Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
12 Janvier 2026
Dans Printemps froid, écrit à Moscou durant l’été 1933, Ossip Mandelstam laisse affleurer un paysage de Crimée où le renouveau du printemps se heurte à la faim, au dénuement et à la peur. Sous la douceur attendue des bourgeons perce l’acidité du brouillard, mémoire des guerres passées et écho aux famines contemporaines qui ravagent l’Ukraine et le Kouban. La nature elle-même semble défigurer son propre visage, hésitant entre promesse et effroi. Ce poème bref, tendu comme une corde, saisit l’instant où la beauté du monde demeure intacte, mais où l’homme, en guenilles et affamé, ne peut plus l’accueillir.
Холодная весна. Бесхлебный, робкий Крым.
Как был при Врангеле, такой же виноватый.
Колючки на земле, на рубищах заплаты,
Все тот же кисленький, кусающийся дым.
Все так же хороша рассеянная даль,
Деревья, почками набухшие на малость,
Стоят, как пришлые, и вызывает жалость
Пасхальной глупостью украшенный миндаль.
Природа своего не узнает лица,
И тени страшные Украйны и Кубани —
На войлочной земле голодные крестьяне
Калитку стерегут, не трогая кольца...
Лето 1933, Москва
Источник: О. Э. Мандельштам. Собрание сочинений в 4 т. М.: Арт-Бизнес-Центр, 1993.
Printemps froid. Timide Crimée sans pain.
Comme au temps de Wrangel, toujours aussi coupable.
Epines sur le sol, chemises rapiécées,
Et ce brouillard toujours, acide et mordant.
Les lointains épars sont toujours aussi beaux,
Les arbres aux bourgeons petitement gonflés
Sont là, comme accourus, et d’aspect pitoyable,
L’amandier est paré de la sottise pascale.
La nature ne reconnait pas son visage,
Et les ombres effrayantes de l’Ukraine et du Kouban,
Les paysans affamés sur la terre laineuse
Guettent à la barrière sans toucher à l’anneau.
Eté 1933, Moscou
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane