Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
21 Août 2025
"Сукин сын" J'ai appris cette expression en 1971, à Moscou, lors de mon premier voyage (linguistique) en URSS. Notre programme linguistique incluait cinq matinées dans une classe d'une école spécialisée en langues de la capitale. La presque totalité des cours était dispensée en français. A notre arrivée, le matin, nous étions "alpagués" par les élèves de notre âge, qui parlaient donc parfaitement français. Ils l'apprenaient depuis leur entrée à l'école à l'âge de 6 ans.
Cette expression, nous l'avions entendue dans la bouche d'une professeure de français qui "enguirlandait" un de ses élèves en le traitant de "fils de chienne", en lui rendant sa copie, parce qu'il avait confondu le verbe avoir et la préposition à.
A la sortie des cours, nous avions raconté cette expérience à notre professeur de russe car nous ne comprenions pas d'où cette expression était "sortie". Notre professeure de russe Ludmilla Valerievna Lebrun nous expliqua alors que la professeure soviétique avait traduit mot à mot l'injure russe "Сукин сын" et nous demanda aussitôt de l'oublier et de ne jamais l'utiliser...
Aujourd'hui, je retrouve cette expression en "titre" d'un poème de S.A. Essenine...
Les deux "élèves", dont l'un s'était fait "traiter" de Сукин сын par leur professeure de français - Choc des cultures !
Снова выплыли годы из мрака
И шумят, как ромашковый луг.
Мне припомнилась нынче собака,
Что была моей юности друг.
Нынче юность моя отшумела,
Как подгнивший под окнами клен,
Но припомнил я девушку в белом,
Для которой был пес почтальон.
Не у всякого есть свой близкий,
Но она мне как песня была,
Потому что мои записки
Из ошейника пса не брала.
Никогда она их не читала,
И мой почерк ей был незнаком,
Но о чем-то подолгу мечтала
У калины за желтым прудом.
Я страдал... Я хотел ответа...
Не дождался... уехал... И вот
Через годы... известным поэтом
Снова здесь, у родимых ворот.
Та собака давно околела,
Но в ту ж масть, что с отливом в синь,
С лаем ливисто ошалелым
Меня встрел молодой ее сын.
Мать честная! И как же схожи!
Снова выплыла боль души.
С этой болью я будто моложе,
И хоть снова записки пиши.
Рад послушать я песню былую,
Но не лай ты! Не лай! Не лай!
Хочешь, пес, я тебя поцелую
За пробуженный в сердце май?
Поцелую, прижмусь к тебе телом
И, как друга, введу тебя в дом...
Да, мне нравилась девушка в белом,
Но теперь я люблю в голубом.
1924
Сергей Есенин
Une petite explication du poème à défaut de traduction attestée :
Sergueï Essénine était un poète animé par une conviction profonde : il ne faut écrire que sur ce que l’on connaît. C’est pourquoi son œuvre, souvent autobiographique, est imprégnée de ses expériences personnelles. Le poème Fils de chienne, écrit en 1924, appartient à la période tardive de sa création. Rarement l’optimisme s’exprime dans ses textes, et celui-ci fait justement partie de ces rares exceptions. On y retrouve bien sûr la tristesse propre à Essénine, mais sans confession ni plainte. Le poème évoque l’auteur lui-même à l’époque de sa jeunesse, puis plus tard, après ses voyages.
Dans ce texte, Essénine se remémore son jeune amour pour une jeune fille en blanc à laquelle il écrivait des billets, qu’il faisait porter par le collier de son chien. Mais ses sentiments restèrent sans réponse – elle ne prenait jamais les petits messages ni ne les lisait, ce qui plongeait le poète dans la mélancolie. Pourtant, cela ne fut pas un obstacle, et peut-être même fut-ce ce chagrin qui le poussa à partir pour la ville.
Devenu un poète célèbre, il revient un jour dans son village natal de Konstantinovo, où le submergent à nouveau ses émotions passées. Le chien fidèle, messager de ses lettres, est mort depuis longtemps, mais Essénine est accueilli par son « fils de chienne », qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Cela réveille en lui une « douleur de l’âme » oubliée depuis longtemps et les souvenirs de ce qui fut peut-être son premier amour. Cette nostalgie n’est pas douloureuse, au contraire – elle ravive en lui des sensations agréables, douces, mêlant joie et une pointe de mélancolie.
Et Sergueï Alexandrovitch est reconnaissant à ce chiot d’avoir « réveillé le mois de mai dans son cœur ». Il est prêt à l’embrasser comme un vieil ami (comme ce chien disparu), comme un souvenir vivant de ses anciens sentiments. La jeune fille en robe blanche n’a plus vraiment d’importance – le poète aime désormais d’autres femmes. Ce qui compte, ce sont les souvenirs, les sensations, cette douleur de l’âme qui lui permet de se sentir à nouveau celui qu’il était alors : simple, naïf – en un mot, jeune.
Petite note culturelle : ci-dessus un article «Бранная лексика в стихотворениях Сергея Есенина и Владимира Маяковского» («Le lexique injurieux dans les poèmes de Sergueï Essénine et Vladimir Maïakovski») de Kaja Borkowska, publié dans Folia Linguistica Rossica, 2017.
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