Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
19 Février 2026
Dans ce poème dédié à Pablo Picasso, Léopold Sédar Senghor suspend le temps pour célébrer un visage féminin devenu masque, bronze et origine du monde. À travers une langue sensuelle et sculpturale, le poète fait dialoguer l’art africain, la modernité occidentale et une quête presque sacrée de la Beauté absolue. Ce texte, à la fois chant d’adoration et méditation esthétique, révèle l’un des cœurs de l’œuvre senghorienne : la rencontre des cultures et la transfiguration du regard par la poésie.
A Pablo Picasso
Elle dort et repose sur la candeur du sable.
Koumba Tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre le front courbe.
Les paupières closes, coupe double et sources scellées.
Ce fin croissant, cette lèvre plus noire et lourde à peine – ou’ le sourire de la femme complice?
Les patènes des joues, le dessin du menton chantent l’accord muet.
Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière.
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps.
Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
O visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges.
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair.
Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde!Leopold Sédar Senghor
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane