Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
5 Mai 2026
Vous vous souvenez ? La dernière fois, je vous parlais de mon émerveillement en découvrant J'ai vu Sisyphe heureux de Katerina Apostolopoulou. Ce recueil m'avait frappé par sa lumière, sa délicatesse, et surtout par cette impression unique de lire en grec avec une fluidité que je n'avais encore jamais éprouvée. Je vous avais partagé un extrait, celui qui ouvre le recueil et donne son titre à l'ensemble, ces vers où l'on voit Sisyphe sourire malgré tout.
Aujourd'hui, je poursuis ma plongée dans ce texte à la fois simple et profond, et c'est un autre visage du bonheur grec que je voudrais vous offrir. Après le philosophe vagabond qui embrasse son rocher, voici Maria et Manolis. Un couple de gens modestes. Cinquante ans de vie commune. Cinquante années qui ressemblent à une grande journée d'été.
Là où le premier extrait disait la joie farouche de celui qui choisit sa route, celui-ci murmure la douceur de ceux qui restent, main dans la main, à regarder passer leur vie. Deux faces d'une même médaille : la liberté de l'un, la fidélité des autres. Et toujours, cette même lumière grecque qui baigne chaque mot.
Voici donc, en version bilingue, un passage du deuxième poème, Comme une grande journée d'été. Pour le plaisir des mots, d'une rive à l'autre.
Extrait de "j'ai vu Sisyphe heureux" de Katerina Apostolopoulou
Cela faisait maintenant cinquante ans
Que Maria et Manolis vivaient ensemble
Cinquante années qui ressemblaient
À une grande journée d'été
Douce et longue
Bien remplie à ras bord
Ils ne paraissaient pas vraiment plus vieux
Un peu plus lents peut-être
Un peu moins denses
Avec leur seule petite retraite
Ils entretenaient la maison
Achetaient des cadeaux pour les petits-enfants
Jamais on ne les voyait l'un sans l'autre
Sous les paupières closes
Seul le sommeil les séparait
Là où chacun voyage seul
Le trottoir devant chez eux était toujours gai
-Maria avait planté des fleurs-
Dès que les jours s'allongeaient
Ils y sortaient leurs chaises
Restaient assis pendant des heures
De longs après-midi
Des soirées parfumées de jasmin et de belles-de-nuit
Ils restaient là
Main dans la main
Immobiles
À regarder passer leur vie
Sur le mur de l'immeuble d'en face.
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane