Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
3 Octobre 2026
On associe souvent l'Oulipo à ses contraintes d'écriture ; on oublie parfois qu'il fut aussi une formidable école de poésie. Jacques Bens, l'un de ses membres fondateurs, en offre une démonstration lumineuse. Avec une légèreté qui dissimule une construction très maîtrisée, il transforme les nombres en forêt, les constantes en métaphores et les symboles mathématiques en images sensibles. Une manière de rappeler que le jeu, lorsqu'il est porté par une véritable écriture, ouvre sur l'infini.
Dans la forêt des nombres
1
Dans la forêt des nombres
j'avance les yeux bandés
les bras étendus
les mains tâtonnantes.
Je bute sur les racines
je glisse sur les décimales
je m'égare dans les écarts.
Les branches me griffent la peau
les lacets me croquent en jambe
les mouches bourdonnent sous mon nez
les limaçons crissent sous mes pas
les spectres me sifflent aux oreilles
les mille sept cent vingt-neuf cailloux
(et leurs quatre cubes)
que j'ai jetés derrière moi
scintilleront en vain jusqu'à la fin des temps car
dans la forêt des nombres
aux obscurités polaires
aux broussailles irréductibles
je ne retrouverai jamais mon chemin
2
Hippasos de Métaponte
rêvait à l'irrationnel
dans les collines de Lucanie
aux reflets de garoupe
Ainsi,
c'est entre les racines d'un olivier
qu'à poussé la racine de 2.
3
π
donne la surface
et le volume de tes seins :
cela n'est-il pas merveilleux
que le voilà ici ?
4
i est une truffe
Φ un arbre de mai.
5
On désigne l'ensemble vide
par le symbole
Ø
Excellent choix n'est-il pas vrai
puisque c'est justement ainsi
que l'on verra la Terre
de la comète de Halley
quand tous les arbres seront morts.
1986.
Jacques Bens
De l'Oulipo et de la Chandelle verte
Gallimard, 2004
Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane