Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
20 Décembre 2025
Les trois âges de l'homme, c.1500-01 (panel) - Giorgione da Castelfranco, Palazzo Pitti, Florence, Italie
Figure majeure des avant-gardes du début du XXᵉ siècle, Louis Aragon traverse successivement le dadaïsme puis le surréalisme aux côtés de Breton, Tzara, Éluard ou Soupault, avant de rompre avec ce dernier mouvement en 1931 pour s’engager pleinement dans le Parti communiste et le réalisme socialiste. La guerre de 1940 ouvre dans son œuvre un tournant décisif : Aragon renoue alors avec les formes héritées de la grande tradition poétique et romanesque, qu’il réinvente avec une intensité nouvelle.
À partir de la fin des années 1950, ses vers trouvent un autre souffle encore : Léo Ferré puis Jean Ferrat les portent à la scène et au disque, offrant à sa poésie une résonance populaire durable — une lignée à laquelle s’inscrivent aujourd’hui, chacun à leur manière, Feu ! Chatterton et Natacha Ezdra.
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
À l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger.
Poète : Louis Aragon (1897-1982)
Recueil : La Diane française (1944).
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