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Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.

Cruauté : la plainte du petit chêne

Dans Krizder – « Cruauté » –, Anjela Duval prête sa voix à un petit chêne mutilé, qui se dresse comme un menhir blessé face à la brutalité du bûcheron. Sous l’apparence d’un dialogue entre l’arbre et l’homme, c’est tout un questionnement sur le pouvoir, la possession et le droit de vie ou de mort qui se joue : qui appartient à qui ? Quelle violence s’exerce lorsque la nature – ou les êtres, surtout les plus vulnérables – n’existent plus que sous le regard de celui qui les domine ? Avec une force presque mythique, Duval transforme l’arbre en témoin de l’ordre injuste imposé par l’homme, et rappelle que la vie, loin d’être une propriété, demeure un mystère qui échappe à toute main qui prétend la posséder

Franz Marc - Petit chêne

Franz Marc - Petit chêne

Krizder

An torgos derv divarret :
« Setu me amañ bremañ,
Hañval ouzh ur peulvan.
Ur peulvan mac’hagnet,
Ur peulvan gouliet,
Pebezh dismegañs !
Birviñ ‘ra va gwad em gwrizioù
Gant an droukrañs. »
D’an divarrer :
« Troc’het ac’h eus din va barroù,
Graet ac’h eus din goulioù,
Va diwisket en noazh…
En noazh er goañv yen !
Rak diframmet ac’h eus zoken
Va gouin iliav glas.
O den hep elevez !
Hep truez ouzh va gloaz.
Ma ne varvan gant ar riv
E riell miz C’hwevrer,
Me ‘bako, sur-mat,
Un taol-gwad,
Gant va fenn moal ha diskabell,
E bannoù treitour Heol Meurzh… »
An divarrer :
« A ! komz a rez eus mervel ?
Gwell a se ! Gwell a se !
Ma varvez e vi diskaret.
Ha troc’het. Ha faoutet.
Ha drailhet. Ha devet.
Me ‘raio ganit tan ha moged.
Rak me zo… un diaoul !… »
An torgos d’an divarrer :
« Pebezh krizder !
Va buhez ‘ta eo a fell dit ?
Gortoz.Va buhez n’eo na din na dit.
Ha me a venn bevañ.
Mar bez bolontez an Hini
A zo da Vestr ha va hini.
Met da bardoniñ a rankan,
Rak me ivez zo kablus, anzav ‘ran :
Kounnar, kasoni. Droukrañs ha dispi
Klemmoù ha c’hwervoni… »
An torgos, izel ‘vel ur bedenn
« Pardonit din, va C’hrouer.
Anzav ‘ran va breskder.
Pardonit en eñvor eus an Hini,
Ho Mab nemetañ,
En deus graet enor d’ar C’hoad noazh,
P’eo bet marvet warnañ,
E zivrec’h en Kroaz,
Evit Daspren ar Bed pec’her.
— Me ‘bromet deoc’h gouzañv :
Garvder ar goañv
Tommder an Hañv.
Ar boan, ar baourentez.
An dispriz, an dismegañs.
Ken ma teurvezo d’ho madelezh
Va gwiskañ c’hoazh a-nevez
Gant deil glas-gwer an Esperañs !
Amen. »   

Anjela Duval

Kan an douar, Brest, Al Liamm, 1973, p. 37

Cruauté

 

La petit chêne émondé :
« Me voici ici maintenant,
Tel un menhir,
Un menhir mutilé,
Un menhir blessé,
Quel déshonneur !
Bouillonne le sang de mes racines
Avec la rancune
Au bûcheron :
« Tu m'as coupé mes branches,
Tu m'as fait des plaies,
M'as mis à nu...
Nu pendant l'hiver froid !
Car tu m'as même enlevé
Mon fourreau de lierre vert.
Ô homme sans modestie !
Sans pitié pour ma blessure.
Si je ne meurs pas de froid
Pendant le frimas de février,
J'aurai sûrement,
Une attaque,
Avec ma tête dégarnie et sans coiffure,
Dans les traîtres rayons du Soleil de Mars... »
Le Bûcheron :
« Ah ! Tu parles de mourir ?
Tant mieux ! Tant mieux !
Si tu meurs, tu seras abattu.
Et coupé. Et fendu.
Et mis en pièce. Et brûlé.
Je ferai de toi du feu et de la fumée.
Car je suis... un diable !... »
Le petit chêne au bûcheron :
« Quelle cruauté !
C'est ma vie que tu veux ?
Attends. Ma vie n'est ni à moi, ni à toi.
Et moi je veux vivre.
Si c'est la volonté de Celui
Qui est ton Maître et le mien.
Mais je dois te pardonner,
Car moi aussi je suis coupable, je l'avoue :
Colère, haine. Rancune et désespoir
Plaintes et amertume... »
Le chêne, tout bas comme une prière
« Pardonnez-moi, mon Créateur.
J'avoue ma faiblesse.
Pardonnez en mémoire de Celui,
Votre unique fils,
Qui a fait honneur au bois nu,
Quand il est mort sur lui,
Ses bras en croix,
Pour racheter le monde pécheur.
– Je vous promets de supporter :
La rudesse de l'hiver
La chaleur de l'été.
La peine, la pauvreté,
Le mépris, le déshonneur.
Jusqu'à que votre bonté daigne
M'habiller encore à nouveau
Avec les feuilles bleu-vert de l'espérance !
Amen. 


DUVAL Anjela,
Kan an douar, Brest, Al Liamm, 1973, p. 37.

sources 

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