Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
7 Janvier 2026
Claude Vigée (1921-2020), poète juif alsacien né à Bischwiller, aura traversé le siècle avec une parole mêlant exil, mémoire et espérance. Chassé d’Alsace en 1939, engagé dans la résistance juive à Toulouse, il publie ses premiers poèmes dans la clandestinité avant de s’exiler aux États-Unis, où il poursuit ses études et enseigne la littérature française. Auteur précoce et déjà salué par Camus, il s’installe ensuite à Jérusalem, devenant professeur à l’Université hébraïque jusqu’à sa retraite. Son œuvre, marquée par la langue, la blessure de l’Histoire et la fidélité aux siens, fut reconnue de son vivant — un centre culturel porte son nom dans sa ville natale. Revenant à Paris dans les dernières années de sa vie, il continue d’écrire jusqu’à son décès en 2020, à 99 ans, laissant une poésie ardente, traversée de lumière malgré l’épreuve.
"Si mes poèmes, mes récits, mes témoignages vont servir à quelque chose, n'est-ce pas à nous frayer un sentier vers le lieu de la confiance première ? Et puis à forer, par un rebondissement inouï, l'autre chemin, contraire mais parallèle ; un chemin qui serait le frère jumeau du premier. Celui de l'ouverture au temps et à l'espace habités de ce monde, au sein duquel nous nous enfonçons comme un fleuve s'écoule vers l'océan, en y répandant au passage la semence de ses grandes eaux qui étincellent dans le soir montant, et fécondent librement le ventre de la terre."
Dans le silence de l'Aleph, p.13, Ed. Albin Michel, 1992
La langue alsacienne
Au collège, - l'Alsace étant redevenue française en 1918 -, la langue française était enseignée, imposée. Elle était parlée dans les familles de la grande et de la moyenne bourgeoisie, mais c'était un français approximatif, farci de mots en dialecte alsacien et, chez les Juifs, d'expressions hébraïques anciennes corrompues par l'usage populaire.
Depuis de nombreux siècles vivait, dans les villages alsaciens, une population juive assez stable, qui ne s'y sentait plus trop persécutée, même sous l'Ancien Régime. C'était alors de petites gens, commerçants ambulants, humbles colporteurs, ferrailleurs au détail, marchands de chiffons et de peaux de lapins, maquignons de foire, un peu usuriers à l'occasion... Avec la Révolution française et l'émancipation, viennent l'enrichissement progressif et l'embourgeoisement, conditions nécessaires d'une respectabilité qui demeurera toujours menacée et fragile...
Grâce à mon grand-père maternel, Léopold, qui ne parlait que le judéo-alsacien et qui est resté très longtemps domicilié dans son petit village natal, j'ai eu un contact direct avec l'antique juiverie survivant alors dans les campagnes du nord de l'Alsace. La langue qu'il nous parlait encore, lui seul, à la maison, c'était le judéo-alsacien , un patois bien plus ancien que le yiddish d'Europe centrale, un dialecte dérivé du moyen allemand rhénan médiéval, mêlé d'hébreu très déformé.
Avec l'immigration rapide des Juifs villageois dans les grandes et petites villes, cela a changé; mes parents parlaient souvent français, mais avec les domestiques, les clients, on "retombait dans l'alsacien", et, entre Juifs, on affectionnait les rares vestiges du judéo-alsacien. On s'exprimait rarement en français de façon continue; le français était plutôt " la langue du dimanche" . Et cela se faisait tout naturellement, comme c'est souvent le cas dans les pays bilingues.
A l'école régnait une dictature du français, qui était aussi anti-allemande qu'hostile au dialecte alsacien. Le français était imposé par Paris dans toutes nos provinces frontières de langue germanique, de Metz à Mulhouse et à Strasbourg.
Le haut-allemand était enseigné au lycée, comme langue étrangère. Il se superposait au dialecte natal, assez dissonant par ailleurs, pour des oreilles d'outre-Rhin.
L'allemand classique n'existait pas dans la nature. Il y avait des dialectes parlés allemands. Le reste est invention d'école : cela explique un peu la langue abstraite de Kafka, ou de Paul Celan, des purs intellectuels juifs issus de Prague ou de Roumanie ! Maintenant il y a, certes, uniformisation. Mais voilà cent ans, si les gens écrivaient le haut allemand, ils gardaient chacun leur patois propre. Goethe parlait le dialecte de Francfort, Schiller le souabe. L'allemand que nous avons appris au collège de Beschwiller était artificiel, c'était l'allemand des livres qui, lui aussi, ocultait le dialecte alsacien utilisé par tout le monde.
Extrait de Les orties noires, Flammarion 1982, pp. 76-77
Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille
de ces mots murmurés,
que des voix de jadis, depuis longtemps perdues,
disaient presque en silence :
ainsi suinte la pluie de campagne en automne
à travers les feuilles mortes, avec tant de patience,
à la lisière du petit bois de chênes gris et touffus
où le Ruisseau-Rouge chuchote,
puis elle s’enfuit goutte à goutte dans la terre,
à pas de souriceaux, comme fait la semence,
par le chemin profond,
la sente aux orties noires.
Extrait de Les orties noires, Flammarion 1982 p. 10
Mànischmool glaawi, s’hängt mr noch ebbs ém ohr
vun denne gemurmelde werder
wu längscht vergesseni schtémme frihr
ganz lîsli henn gsààt :
So rieselt dr làndraaje ém schpootjohr
geduldi durisch dérri blédder,
àm rànd vum gröje laubwàld
wu’s Rootbäschel rüscht,
un drepfelt dànn én d’ärd
mîseleschtéll wie soot
gànz dièf dort drunde,
ém schwàrze sengessel-pfààd.
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