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Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.

Miscellanées # 79

Cette année j'ai adopté une tradition islandaise sans le savoir : le jolabokaflod. Entre les livres reçus pour mon anniversaire ou pour Noël, et ceux que je me suis offerts, mon tsundoku n'a pas vraiment baissé... et pourtant j'ai lu, beaucoup !

 

Théophile Deyrolle - l'arrivée au pardon de Fouesnant

Théophile Deyrolle - l'arrivée au pardon de Fouesnant

Il suffit parfois d’un fruit pour ouvrir une porte. Moi qui ne connaissais d’Hervé Jaouen que ses polars, j’ai cueilli Les Confidences du pommier avec une curiosité gourmande, sans deviner qu’il me mènerait bien plus loin que prévu. 

Ici, un vieux pommier veille sur une ferme près de Douarnenez, désertée par les enfants, où ne demeurent plus que Tad, quatre-vingt-seize ans, et sa fille Toinette, trop fragile pour résister aux manœuvres indignes de sa fratrie. En quelques pages, Jaouen redonne au roman rural sa densité première : une prose habitée par la terre, la mer, et ces ombres familiales qui serrent le cœur et n’en finissent pas de se transmettre.

Séduite par cette langue nourricière, où affleurent la mémoire des anciens, les bretonnismes discrets, l’humour rugueux et une lucidité sans concession sur les ravages de l’agriculture intensive, je me suis laissée entraîner de livre en livre, lisant ce vaste cycle breton à rebours, comme on remonte un arbre généalogique. Derrière les récits familiaux se dessine une Bretagne profondément incarnée, aux prises avec ses conflits de terre, d’eau et d’héritage, ses déchirures écologiques et sociales, ses fidélités silencieuses.

Avec Que ma terre demeure, une autre voix s’impose : celle d’Anna, ancienne pupille de la DDASS, qui a choisi d’ancrer sa vie à Menez Glaz, dans une ferme du nord de la Cornouaille. Veuve trop tôt, elle apprend auprès de son beau-père, l’inflexible Tad Kermorvan, le langage ancien de la terre, ses humeurs, ses beautés, sa patience. Face à eux, l’appétit vorace des élevages porcins intensifs, prêts à sacrifier l’eau, les paysages et l’équilibre du vivant. Entre haines de voisinage, guerres larvées et secrets trop lourds, Anna avance droite, traçant son sillon dans la glaise pour que, malgré tout, la terre demeure.

De là, le chemin m’a conduite vers Les Filles de Roz-Kelenn, puis vers ceux de Ker-Askoll, où Jaouen puise sans relâche dans la mémoire familiale et paysanne, dans ces vies modestes marquées par la pauvreté, l’exil social, la langue bretonne et la dignité farouche. Peu à peu se révèle l’ampleur d’un cycle romanesque où l’écrivain, à la fois conteur et arpenteur de terres blessées, transforme souvenirs, silences et conflits en une matière littéraire dense, profondément humaine. Lire, c’est entrer dans un monde où la fiction veille sur ce qui aurait pu disparaître, et où chaque roman ajoute un anneau à la longue chaîne des transmissions.

Alfred Guillou - la communiante

Alfred Guillou - la communiante

De l’Argoat labouré et âpre, le regard glisse alors vers l’Armor ouverte, quittant la glaise pour le sel, la ferme pour le port, comme si le cycle appelait désormais la mer après la terre, et que les voix paysannes de Jaouen trouvaient leur prolongement naturel dans celles, tout aussi obstinées, des familles vouées à l’Océan.

Dans Les Sœurs Gwenan, Hervé Jaouen déploie une saga bretonne ancrée en Armor, sur les rivages du Cap-Sizun, où la mer façonne les vies autant qu’elle les éprouve. Quatre filles de marin, nourries de l’aura héroïque d’un père col-bleu de la Royale, traversent le XXe siècle en rêvant, chacune à sa manière, d’amours maritimes et de fidélités océanes : Joséphine l’aventurière au cœur trop large, Germaine et Yvonne les sédentaires inséparables, Marie-Morgane la belle imprévisible. Leurs destins croisés composent le portrait d’une famille vouée à l’horizon salé, éclairée par le contrepoint savoureux de l’oncle Donatien, terrien flamboyant venu du vignoble nantais. Roman solaire et généreux, Les Sœurs Gwenan mêle la drôlerie au tragique dans une ode à la Bretagne de la mer, à ses lignées, ses légendes et ses passions.

Mathurin Méheut - Avant la tempête

Mathurin Méheut - Avant la tempête

Dans Ceux de Menglazeg, quatrième volet indépendant de sa grande saga bretonne, Hervé Jaouen plonge au cœur des Montagnes Noires, dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, pour raconter la vie âpre d’une famille du petit peuple. Le roman s’ouvre sur un drame, survenu en mars 1982 : la noyade de deux enfants, événement qui fissure durablement les silences et les consciences.

Autour de Sylviane Yvinou, dix-huit ans, enfermée dans un avenir sans issue, Jaouen déploie une galerie de personnages marqués par la pauvreté, la honte sociale et les blessures intimes. Fille d’une mère indifférente et d’un père affaibli, Sylviane porte le poids d’un secret familial lié à la mort de ses jeunes frère et sœur, entre culpabilité, soupçon et vérité enfouie.

Avec une écriture directe, sombre, parfois crue mais traversée d’éclats d’humanité, Jaouen compose un tableau social implacable. Pourtant, au milieu de la noirceur, subsistent des figures de soutien et de lumière : un couple de gendarmes attentifs, et surtout les grands-parents, Martial et Léontine, dont l’amour et la dignité offrent à Sylviane ses rares moments de chaleur.

Roman de la fatalité sociale autant que de la résistance intime, Ceux de Menglazeg confirme la force de Jaouen à dire le réel sans fard, tout en laissant, malgré tout, une place à l’espoir.

Mathurin Méheut - le fendeur d'ardoises

Mathurin Méheut - le fendeur d'ardoises

Pour conclure ce dernier billet des Miscellanées de l’année, difficile de ne pas marquer une pause et de regarder le chemin parcouru. Trois cent soixante-cinq jours, trois cent soixante-cinq billets : réussir une nouvelle fois ce défi personnel m’apporte une satisfaction profonde, presque calme. Retrouver des outils hérités d’une autre vie, le rythme, le planning de publication, cette discipline douce qui permet au flux de ne pas se tarir, m’a aidée à tenir le cap tout au long de l’année.

Autre joie, plus récente encore : voir grandir le cercle des lecteurs fidèles, et surtout lire leurs commentaires. Cette présence, cette parole échangée autour des textes, est une nouveauté précieuse. Même si ce blog demeure avant tout un outil personnel, savoir qu’il devient aussi un lieu de dialogue donne une énergie nouvelle, discrète mais durable.

Du côté des langues, l’année aura été marquée par une étape décisive : mon initiation au breton, entamée au dernier trimestre. Née en Haute-Bretagne, installée en Basse-Bretagne depuis 1983, je vivais depuis longtemps au milieu d’une langue, d’une histoire, d’une culture que je n’avais jamais vraiment osé aborder de front. Cette entrée en breton a ouvert des portes restées trop longtemps entrouvertes. Quant au grec, même si je suis encore très loin de toute maîtrise, il m’a offert autre chose : de nouveaux lecteurs, fidèles, attentifs, et ce sentiment réjouissant d’une communauté qui se forme autour d’une passion partagée. Forte désormais de « l’art d’apprendre », je compose mes journées en séquences linguistiques, comme on agence un paysage intérieur en mouvement.

Ce blog reste ainsi mon fil d’Ariane : un moyen de rester à flot, de nourrir et d’approfondir des savoirs accumulés depuis l’adolescence, de ne pas laisser se perdre ces heures passées à explorer des langues et des cultures qui ont façonné mon regard.

Enfin, suivant le conseil d’amies-lectrices attentives, j’ai continué cette année à laisser place ici à mes plaisirs plus personnels : lectures aimées, expositions, moments saisis au vol. Reprendre le fil de ces récits, les mêler aux études et aux traductions, donne sans doute à ces Miscellanées leur respiration particulière. Une façon de refermer l’année sans la clore vraiment, et d’ouvrir déjà, en sourdine, le carnet de 2026.

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