Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
24 Novembre 2025
Née Anne Lebian à Saint-Pol-de-Léon en 1923, Naïg Rozmor grandit dans une famille bretonnante où les mots, même rares, ont la saveur du partage. Très tôt, elle découvre le français à l’école républicaine – une langue qu’elle apprendra sans jamais renier la sienne, le breton, dans lequel elle rêve, chante et finira par écrire. Après la guerre, entre exils et retours, elle revient à Roscoff et trouve dans la poésie un ancrage, une manière de résister à l’effacement de la langue de son enfance.
Dans les années 1970, elle se met à écrire en breton, traduit, raconte, et fait entendre une voix libre, féminine, profondément enracinée. « La poésie, disait-elle, flotte dans l’univers ; il faut ouvrir une lucarne pour la saisir. »
Ce souffle, elle l’a porté tout au long de son œuvre – de ses poèmes érotiques à ses contes pour adolescents, en passant par ses hommages aux humbles et à la terre.
Distinguée par de nombreux prix, honorée du Collier de l’Hermine en 1998, Naïg Rozmor demeure l’une des grandes voix de la littérature bretonne contemporaine. Son poème Les mains de mon père en est une émouvante illustration : à travers la simplicité du geste et la rudesse du labeur, elle y fait affleurer une grâce silencieuse — celle des racines et de la tendresse transmise.
Maïlys, alias la bretonne de YT, nous présente Naïg Rozmor, dans sa série consacrée aux femmes bretonnes.
Daouarn va zad
An dour a zeu e va daoulagad
Pa soñjan e daouarn va zad !
Daouarn ur c'houer, rouz ha frailhet
Evel an douar pa vez skarnilet
Gant avel put an hanternoz
Ledan 'oant evel golvazhioù
Digoret gant ar gwall-labourioù
Met pa droc'hent deomp ar bara,
Evel re ar beleg d'ar gorreoù,
Daouarn va zad a skuilhe grasoù.
Les mains de mon père
Les larmes me montent aux yeux
quand je pense aux mains de mon père
des mains de paysan,
rousses et crevassées,
comme la terre quand elle se fendille
Sous l’âpre vent du nord.
Elles étaient larges
comme des battoirs,
Déformées par les rudes labeurs
Mais quand elles nous coupaient le pain,
Comme celles du prêtre à l’offertoire,
Les mains de mon père
versaient des grâces.
Naïg Rozmor
Dans la simplicité de ces vers, Naïg Rozmor fait affleurer toute la tendresse d’un monde disparu : celui des gestes justes, des mains offertes, et d’une langue qui savait encore dire la grâce du quotidien.
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