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Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.

Les Journées des Bricoles - 26 et 27 janvier 1789, Rennes

Emeutes sur la place du Parlement à Rennes. Estampe. La seule illustration connue des journées de janvier 1789 est très postérieure aux événements (on distingue en haut à droite la rue Victor Hugo qui ne sera percée qu'en 1829) et est en fait une caricature qui se plaît à représenter les nobles en armures médiévales, afin d'insister sur la dimension conservatrice de leur combat - Musée de Bretagne, D960.0007.1

Emeutes sur la place du Parlement à Rennes. Estampe. La seule illustration connue des journées de janvier 1789 est très postérieure aux événements (on distingue en haut à droite la rue Victor Hugo qui ne sera percée qu'en 1829) et est en fait une caricature qui se plaît à représenter les nobles en armures médiévales, afin d'insister sur la dimension conservatrice de leur combat - Musée de Bretagne, D960.0007.1

Depuis peu, une émission à destination des adolescents est diffusée sur France 3. Elle s’intitule Evel-Just — bien sûr en français — et elle est entièrement en breton, sans sous-titres. Le premier épisode que j’ai essayé de regarder m’a immédiatement intéressée, mais aussi frustrée : je n’en ai pas tout compris. J’ai saisi qu’il s’agissait d’un épisode historique survenu à Rennes en 1789, mémorisé sous le nom des « Journées des Bricoles ». Intriguée — et piquée au vif par ce manque de compréhension — je suis allée chercher des éclaircissements sur le site Wiki-Rennes et sur Bécédia, consacré à l’histoire et à la culture de la Bretagne. Ou comment l’étude d’une langue vous amène à redécouvrir votre propre histoire. (Je suis rennaise d'origine, tout de même.)

Il arrive que l’Histoire prenne le nom d’un objet modeste.
À Rennes, ce furent des courroies de cuir.

Les 26 et 27 janvier 1789, la capitale bretonne, déjà tendue par les débats des États provinciaux, bascule dans la violence. Depuis des semaines, les États de Bretagne s’enlisent. La noblesse campe sur ses privilèges ; le tiers état réclame une représentation plus juste. Dans les rues, la cherté du pain et la rudesse de l’hiver échauffent les esprits. La crise politique rencontre la crise sociale : l’air est inflammable.

Le 26 janvier, la noblesse fait descendre dans la rue des hommes du peuple — portefaix, porteurs d’eau, crocheteurs — que l’on reconnaît à leurs bricoles. Ces larges courroies de cuir, passées en bandoulière ou fixées aux épaules, servent à haler des charges ou des voitures. Outil de travail quotidien, la bricole devient ce jour-là un signe de ralliement. Les manifestants, encadrés et encouragés, défilent vers le Parlement en dénonçant l’attitude du tiers état, accusé d’empêcher toute décision et, surtout, toute baisse du prix du pain.

La scène est ambiguë : agitation populaire réelle, mais attisée par des intérêts politiques. Très vite, les étudiants en droit — nombreux à Rennes — s’opposent à ce qu’ils perçoivent comme une manœuvre. Les cris fusent, les attroupements se forment, les premiers coups partent. La ville retient son souffle.

Le 27 janvier, la tension franchit un seuil. Les affrontements reprennent avec plus de vigueur, notamment aux abords du couvent des Cordeliers. Cette fois, des gentilshommes chargent sabre au clair. La mêlée est confuse, brutale. Deux jeunes nobles trouvent la mort. Plus tard, François-René de Chateaubriand évoquera ces journées dans ses Mémoires d'outre-tombe, les présentant comme les premiers morts d’un drame qui ne porte pas encore officiellement le nom de Révolution — mais qui en a déjà la fièvre.

Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est le glissement : d’un conflit institutionnel entre ordres à une violence de rue où s’entremêlent misère, orgueil et stratégie politique. Les bricoles, simples instruments de labeur, deviennent l’emblème de ces deux journées. Elles disent à la fois le poids porté par les travailleurs et la tentative de les instrumentaliser. Elles résument ce moment où le peuple est convoqué, sollicité, puis déborde le cadre qu’on lui assignait.

Les Journées des Bricoles entrent ainsi dans l’histoire sous ce nom concret, presque trivial. Pourtant, derrière la matière du cuir, c’est toute une société qui craque. Quelques mois plus tard, la Révolution éclatera à l’échelle du royaume. À Rennes, dès janvier, elle avait déjà trouvé sa première scansion bretonne : le bruit des pas, le choc des armes — et la tension d’une courroie trop tirée.

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