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Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.

Quand les villes brûlent

Il est des textes qui traversent les décennies avec une force presque insoutenable. Non parce qu'ils racontent le passé, mais parce qu'ils continuent d'interroger notre présent.

Lorsque Mordechaï Gebirtig écrit Es brennt (Ça brûle) en 1938, il réagit au pogrom de Przytyk. Quelques mois plus tard, l'Europe bascule dans la guerre. Les ghettos sont créés, enfermant les Juifs dans des conditions de vie inhumaines avant que ne s'organise leur extermination. Au cœur de cet univers où l'on cherche à effacer jusqu'à la dignité des hommes, la poésie, la musique et les chansons deviennent des lieux de résistance. Elles préservent une langue, une mémoire, une part irréductible d'humanité.

Es brennt deviendra l'un des chants emblématiques du ghetto de Cracovie. Son appel ne s'adresse pas seulement à ceux qui voient leur ville partir en flammes. Il interpelle aussi les témoins, dénonçant l'immobilité face à la violence et rappelant que l'indifférence nourrit toujours l'incendie.

À l'heure où tant de villes, sur plusieurs continents, connaissent à nouveau les bombardements, les ruines et l'exil, ce poème nous parvient avec une intensité intacte. Il ne nous invite pas à confondre les tragédies de l'histoire, chacune étant singulière. Il nous rappelle en revanche que les souffrances civiles, les maisons détruites, les vies arrachées et le silence des spectateurs demeurent des questions universelles.

Je vous propose de découvrir ici la traduction de Charles Dobzynski de ce texte bouleversant, dont la voix, plus de quatre-vingts ans après sa naissance, continue de nous demander ce que nous faisons lorsque le monde brûle.

Gela Seksztajn *

Gela Seksztajn *

UNDZER SHTETL BRENT

S’brent! Briderlekh, s’brent!
oy, undzer orem shtetl nebekh brent!
beyze vintn mit yirgozn
raysn, brekhn un tseblozn,
shtarker nokh di vilde flamn,
alts arum shoyn brent!

un ir shteyt un kukt azoy zikh
mit farleygte hent.
Un ir shteyt un kukt azoy zikh-
Undzer shtetl brent!

s’brent Briderlekh, s’brent!
oy, undzer orem shtetl nebekh brent!
s’hobn shoyn di fayertsungen
s’gantse shtetl ayngeshlungen-
un di beyze vintn hudshen-
undzer shtetl brent!

s’brent! Briderlekh, s’brent!
es ken kholile kumen der moment
undzer shtot mit undz tsuzamen
zol oyf ash avek in flamen,
blaybn zol - vi nokh a shlakht,
nor puste, shvartse vent!

s’brent! Briderlekh, s’brent!
di hilf iz nor in aykh aleyn gevendt!
Oyb dos shtetl iz aykh tayer,
nemt di keylim, lesht dos fayer,
lesht mit ayer eygn blut,
bavayzt, az ir dos kent.

shteyt nit, brider, ot azoy zikh
mit farleygte hent.
shteyt nit, brider, lesht dos fayer-
undzer shtetl brent!

 
Ça flambe, mes frères, ça flambe,
C’est notre ville, hélas, qui flambe,
Des vents cruels, des vents de haine
Soufflent, déchirent, se déchaînent
Les flammes sauvages s’étendent
Aux environs déjà tout flambe.
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…
Ça flambe, mes frères, ça flambe
C’est notre ville, hélas, qui flambe
Et les flammes carnassières
Dévorent votre ville entière
Et les vents de colère hurlent
Notre ville brûle.
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Brûler notre ville…
Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Oh l’heure peut venir, hélas
Où notre ville et nous ensemble
Ne serons plus rien que des cendres
Seuls resteront, comme après une guerre
Des murs noircis, des murs déserts.
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…
Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Il n’est de salut qu’en vous-mêmes,
Prenez les outils, éteignez le feu,
Éteignez-le de votre propre sang.
Vous le pouvez, alors prouvez-le !
Ne restez pas ainsi, frères, à regarder,
Les mains immobiles,
Frères, n’attendez pas, éteignez l’incendie. »
 

* Gela Seksztajn (1907-1943) est une peintre et dessinatrice juive polonaise dont l'œuvre est aujourd'hui l'un des témoignages artistiques les plus précieux du ghetto de Varsovie. Malgré les conditions de vie imposées par l'occupation nazie, elle continua à peindre, à dessiner et à enseigner aux enfants. Plus de 300 de ses œuvres furent cachées avec les archives clandestines Ringelblum (Oneg Shabbat) par son mari avant la destruction du ghetto. Redécouvertes après la guerre, elles constituent un témoignage bouleversant de la vie, de la dignité et de la résistance culturelle des Juifs de Varsovie.

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