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Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.

Ne pas oublier

Ne pas oublier

Yom HaShoah est tout sauf une fête. Le jour de la Shoah commémore le génocide de près de 6 millions de Juifs par les nazis. C’était hier... Personne n’a oublié, surtout en Israël, refuge des survivants des camps de la mort.
À cette occasion, des sirènes retentissent dans le pays, invitant les Israéliens à se recueillir en silence pendant une minute. Soudain, tout s’arrête, on descend même de voiture, on se recueille en silence pendant une minute, et on pense aux victimes. Personne ici n’emploie le mot « Holocauste », synonyme de sacrifice religieux, mais le terme Shoah, mot hébreu signifiant « destruction méthodique ».

Avant de lire "Aucun de nous ne reviendra" de Charlotte Delbo, que m'a recommandé hier mon amie C., je vous propose d'écouter un billet de France Inter : l'édito culture de Laurent Delmas.

Charlotte Delbo : « C'est une promesse que je m'étais faite à Auschwitz : si je rentre, j'écrirai un livre. » Charlotte Delbo était la secrétaire de Louis Jouvet, quand elle a décidé de quitter le théâtre pour s'engager dans la résistance. Arrêtée en 1942, elle sera déportée à Auschwitz en janvier 1943. Ce convoi du 24 janvier 1943 est le seul convoi de prisonnières politiques françaises envoyées à Auschwitz-Birkenau. Elles étaient 230, seules 49 d'entre elles reviendront d'entre les morts. Charlotte Delbo restera vingt-sept mois en déportation. À son retour, elle écrit dans l’urgence, son premier livre : “Aucun de nous ne reviendra”.

QU'ON REVIENNE D'AUSCHWITZ OU
D'AILLEURS…
Qu'on revienne de guerre ou d'ailleurs
quand c'est d'un ailleurs
aux autres inimaginable
c'est difficile de revenir.
Qu'on revienne de guerre ou d'ailleurs
quand c'est d'un ailleurs
qui n'est nulle part
c'est difficile de revenir :
tout est devenu étranger
dans la maison
pendant qu'on était dans l'ailleurs
Qu'on revienne de guerre ou d'ailleurs
quand c'est d'un ailleurs
où l'on a parlé avec la mort
c'est difficile de revenir
et de reparler aux vivants
Qu'on revienne de guerre ou d'ailleurs
quand on revient de là-bas
et qu'il faut réapprendre
c'est difficile de revenir
quand on a regardé la mort
à prunelle nue
c'est difficile de réapprendre
à regarder les vivants
aux prunelles opaques.

 

Charlotte Delbo
Rescapée d'Auschwitz et de Ravensbrück


Il y a des gens qui arrivent et il y a des gens qui partent.

Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent

une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus. […]

Ils voudraient savoir où ils sont. Ils ne savent pas que c'est ici le centre de l'Europe. Ils cherchent la plaque de la gare. C'est une gare qui n'a pas de nom.

Une gare qui pour eux n'aura jamais de nom. […]

Par cinq ils prennent la rue de l'arrivée. C'est la rue du départ ils ne le savent pas. C'est la rue qu'on ne prend qu'une fois.

Ils marchent bien en ordre – qu'on ne puisse rien leur reprocher.

Ils arrivent à une bâtisse et ils soupirent. Enfin ils sont arrivés.

Et quand on crie aux femmes de se déshabiller elles déshabillent les enfants d'abord en prenant garde de ne pas les réveiller tout à fait. Après des jours et des nuits de voyage ils sont nerveux et grognons

et elles commencent à se déshabiller devant les enfants tant pis

et quand on leur donne à chacune une serviette elles s'inquiètent est-ce que la douche sera chaude parce que les enfants prendraient froid

et quand les hommes par une autre porte entrent dans la salle de douche nus aussi elles cachent les enfants contre elles.

Et peut-être alors tous comprennent-ils.

Et cela ne sert de rien qu'ils comprennent maintenant puisqu'ils ne peuvent le dire à ceux qui attendent sur le quai […]

Et tout le jour et toute la nuit

et tous les jours et toutes les nuits les cheminées fument avec ce combustible de tous les pays d'Europe

des hommes près des cheminées passent leurs journées à passer les cendres pour retrouver l'or fondu des dents en or. Ils ont tous de l'or dans la bouche ces juifs et ils sont tant que cela fait des tonnes.

Et au printemps des hommes et des femmes répandent les cendres sur les marais asséchés pour la première fois labourés et fertilisent le sol avec du phosphate humain.

Ils ont un sac attaché sur le ventre et ils plongent la main dans la poussière d'os humains qu'ils jettent à la volée en peinant sur les sillons avec le vent qui leur renvoie la poussière au visage et le soir ils sont tout blancs, des rides marquées par la sueur qui a coulé sur la poussière.

Et qu'on ne craigne pas d'en manquer il arrive des trains et des trains il en arrive tous les jours et toutes les nuits toutes les heures de tous les jours et de toutes les nuits.


Chapitre 1, « Rue de l'arrivée, rue du départ », © Les Éditions de Minuit.

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