Ephéméride éclectique d'une librocubiculariste glossophile et mélomane.
9 Août 2025
"Alors que je traversais avec crainte le pont de chemin de fer, j'ai vu des cadavres rouges, bleus, verts et violets, gonflés de trois ou quatre fois leur volume, flotter dessous.".
À 1 680 m de l'épicentre, pont de tramway à Fukushima-cho (aujourd'hui Miyako-machi) le 7 août 1945. Toshiko Kihara, 17 ans au moment du bombardement, 47 ans au moment du dessin.
Les 6 et 9 août 1945, deux bombes atomiques sont lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, faisant des dizaines de milliers de morts. Les témoignages photographiques de ces évènements sont extrêmement rares. Comment exprimer les souffrances, les destructions et l’étonnement face aux effets de cette arme nouvelle ? En 1974 l’envie de témoigner pousse un homme à utiliser le dessin pour raconter ce qu’il a vécu à Hiroshima trente ans auparavant. Il l’envoie à la chaine japonaise NHK, qui lance un appel à témoin : elle reçoit plus de 3600 dessins qui libèrent enfin les souvenirs et la parole.
Des rescapés brûlés, irradiés, qui tendent désespérément leur visage, bouche grande ouverte, pour boire la pluie noire. Une jeune fille qui tente d'enlever des morceaux de verre sur sa petite sœur criblée d'éclats des explosions. Un soldat qui fait traverser un pont en fer aux enfants pour les sauver, au milieu de cadavres qui flottent dans la rivière. Près de 200 dessins des « Hibakusha », les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki, ont été dévoilés au public. Ils n'avaient encore jamais quitté le Japon.
Conçue et produite par les Archives nationales et le Centre Joë Bousquet et son temps, en partenariat avec le Mémorial de la paix d'Hiroshima, la chaîne nippone NHK, le musée de la Bombe atomique de Nagasaki et les Archives municipales de Nagasaki, l'exposition ne vous embarque pas dans l'habituel florilège de toiles d'artistes reconnus au trait de crayon parfait mais vers un ensemble de dessins authentiques.
Ces œuvres qui frôlent l'art brut ou naïf sont signés des survivants japonais des bombardements atomiques des Américains de 1945 qui firent 140 000 morts à Hiroshima et 70 000 à Nagasaki. « Des gens qui ne savaient pas dessiner, toutes classes sociales confondues, âgés de 30 à 90 ans », précise Bernard Esmein, le commissaire de l'exposition. Ce docteur en philosophie, ex-responsable de coopération universitaire et scientifique à la commission culture du Parlement européen, est à l'origine de l'événement.
Souvent accompagnés d'un petit texte, et certains de calligraphies japonaises, les œuvres racontent l'indicible, l'enfoui, l'intime, le ressenti, l'horreur, ce qui n'avait pas été dit ou montré par les « canaux officiels ».
Tsutomu Yamaguchi a vécu deux fois l’enfer de la bombe atomique et en a témoigné toute sa vie dans ses poèmes.
M. Yamaguchi n’a témoigné de son expérience que pendant quatre ans, de 2005 à sa mort. Les hibakusha [“irradiés”] de Hiroshima et de Nagasaki se gardent souvent de parler de ce qu’ils ont vécu afin ne pas entraver le mariage ou l’embauche des membres de leur famille. Dans le cas de M. Yamaguchi, c’est la mort de son fils, atteint d’un cancer généralisé à l’âge de 59 ans, qui l’a poussé à briser le silence
Dans le grand Hiroshima
Ardent et rugissant
Pointe l’aube et vient vers moi
Un radeau humain
Charrié par le fleuve.
Ce poème est comme un hurlement de l’auteur qui exprime le traumatisme psychique qu’il a dû endurer pendant soixante-cinq ans.
Les humains meurent tous
Entassés et brûlés
La graisse qui suinte d’eux
Se répand sur la terre
Qui ne sèchera jamais.
L'article d'où sont extraits ces tankas est à lire ici
Alors que de plus en plus de nuées obscures s'amoncellent à l'horizon, n'oublions pas les 6 et 9 août 1945 !
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